L154 — Londres, mardi 15 juillet 1794

L154 — Londres, mardi 15 juillet 1794

[A sa femme]
Londres, ce mardi 15 juillet 1794 vieux stile 2de année de la République françoise.

Ma très chere et incomparable amie,

J'apprends de Bâsle que tu dois avoir reçu dans ce moment 1 302 L. 15 sols en assignats. Je n'attend pas ta réponse pour vérifier cet envoy et je te fais passer encore 15 guinées par la même voye. C'est tout ce que je pourrai t'envoyer cette année. Ainsi, c'est a toi de ménager et vivre avec la plus grande économie. Je ne dois rien, et ma garderobbe est en bon état. Je me porte bien et je prendrai le lait lorsque je serai a la campagne. Je reste avec une douzaine de guinée en poche pour passer mon été, ce qui est un peu court si je ne trouve pas quelques occasions a pouvoir les augmenter. Je t'envoye cy joint un certificat de vie de mon perruquier, Bellecourt, que je te prie de faire tenir a son frere. C'est de la plus grande conséquence pour lui, ayant une petite rente en France, qu'il ne veut pas perdre. Il me tarde de recevoir de tes nouvelles, ainsi que de nos chers enfants, et sur tout de notre jeune soldat.

Le comte de Bruhl vend sa maison et fais une petite réforme en domestiques. Il achette une nouvelle maison, et cela lui augmente son revenu de 300 L. st. Il m'a offert un logement chez lui dans sa nouvelle demeure, mais j'ai refusé, attendu que je me trouve logé pour 24 guinée par année ou je suis, et que j'ai une servante qui obéit a la sonnette, et dans une grande maison, j'aurois plusieurs domestiques qui ne seroient point a mes ordres et auxquels il faudroit donner des pour boire. Ainsi, tout bien considéré, je reste dans ma petite taniere. Nous avons, depuis un mois, des chaleurs excessives et une sécheresse sans exemple. Je n'imagine que c'est la même chose à Paris. 

La ville est déserte dans ce moment, le Parlement ayant été prorogé vendredy dernier, et probablement il ne se rassemblera pas avant le mois de janvier prochain. Je serois déjà parti pour la campagne, mais le comte de Bruhl veut faire son déménagement avant d'aller s'établir pour l'été a sa petite campagne. La famille Parsloe me demande toujours de tes nouvelles et nous buvons souvent a ta santé, ainsi qu'a celle de notre chere Elise. Je suis invité dimanche prochain a venir y manger ma part d'une Tortüe qui est arrivé des Isles bien portantes. Gautherot n'a pas fait d'aussi bonnes affaires cet hiver que les années précédentes ; il a voulu allez faire un voyage en Allemagne ou il a gagné peu de choses, et ayant abandonné deux écoles, il n'a pas pu les retrouver a son retour. Cependant, il doit écrire en Suisse pour faire passer quelques secours a sa mere. Je vais m'occuper cet été a travailler a une nouvelle édition de mon livre sur les Echecs, augmentée, revüe et corrigé, que je ferai imprimer l'hiver prochain par souscription.

Notre cruelle séparation me fait trouver les soirées et les matinées bien longues. C'est une pénitence bien sévère pour moi. Tout ce qui me console, c'est que je puis gagner ici de quoi te faire subsister. Mon hiver n'a pas été tout a fait aussi brillant que les années dernieres, mais j'espere que tu auras de quoi atteindre la fin de l'année sans contracter aucune dettes. Je voudrois pouvoir mieux faire, mais a l'impossible rien n'est tenu. Je te jure une amitié éternelle et suis avec toute la tendresse en t'embrassant mille et mille fois ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor

P.S. : Bien de tendres amitiés a tous nos enfants et embrasse de bon cœur Elise de ma part. Beaucoup de joli choses a tes freres, mes sœurs, a tous nos parents, parentes, amis et amies.

Le frere de Bellecourt demeure rüe de Bourbon, faubourg Saint Germain, n° 505, au coin de la rüe de Belle chasse.


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