L153 — Londres, vendredi 20 juin 1794

L153 — Londres, vendredi 20 juin 1794

[A sa femme]
Londres, ce vendredy 20 juin 1794 vieux stile 2de année de la République françoise.

Ma très chere et incomparable amie,

Je t'aurois fait réponse plus tôt si j'eus été en état de t'envoyer quelques secours. Mon hiver n'a pas été aussi profitable que je pouvois l'esperer, mais je t'envoye de quoi passer ton été, c'est tout ce que je puis faire. Tu recevras la valeur de 18 guinées en assignats par la voye de Bâsle. Ménage tant que tu pourra cette petite somme, attendu que je ne prévois pas pouvoir te faire de nouveaux envoys avant le commencement de l'hiver. Je ne dois rien ici et ma garderobe est en bon état, ainsi que mon linge. Ma santé se rétablit journellement. Mlle Desnoeuds l'ainé qui s'est mariée a un américain, s'est embarqué a Bourdeaux pour Philadelphie. Ils ont été pris par un corsaire et amené a Liverpool, et de Liverpool ils sont venus a Londres, ou j'ai eu le plaisir de les voir. Ils sont en bonne santé l'un et l'autre. Je lui ai annoncé que sa sœur étoit accouché et bien portante. Fais moi le plaisir de faire savoir a Mme Pothonin, qui connoit la mere du citoyen Nion, qu'ils sont a Londres et qu'ils cherchent une occasion pour s'embarquer pour Philadelphie. On ne les a point pillés, et ils se louent infiniment du capitaine qui les a capturé. Tu dois te ressouvenir d'une citoyenne fort amie de ton frere Richer Auguste, qui t'a ramené dans une espece de charette un jour d'orage que tu avois dinné chez elle. Je vais la voir quelques fois et elle désireroit savoir des nouvelles de son pere. Richer scait sa demeure et tu pourrois le charger de cette commission.

Il y a un très grand changement chez le comte de Bruhl : lady d'Egremont, sa femme, est morte le 1er de ce mois, et toute la maison est en deuil. Je ne crois pas que les revenus du comte de Bruhl en souffre beaucoup, puisqu'on ne fait aucune réforme parmi les domestiques. Quand a ma demoiselle de Bruhl, elle y gagne : mylord d'Egremont avoit promis a sa mere de donner en dotte a Mlle de Bruhl, quand elle trouveroit un parti convenable, 10 mille livre sterling. Mylady a rappelé cette promesse a son fils a l'heure de sa mort et il a envoyé, le jour de son décès, 10 mille livre st. sans condition de mariage, en pure présent. Il existe un Décret par lequel toutes personnes qui ont des rentes viagères doivent envoyer, avant le 22 7bre prochain, un certificat de vie sous peine de perdre leurs rentes. Cette loi, probablement, s'étend sur les pensions qui sont sur le trésor national. 

Je te prie de faire des informations, a ma section ou ailleurs, pour que nous soyons en règle, car n'étant point Emigré et n'étant absent de l'empire républicain que pour gagner ma vie en pays Etrangers et faire subsister ma famille, je dois être naturellement exepté de cette loi. Comme je n'ai point envie d'être frustré de ma pension de l'opera, tu fera toutes les démarches nécessaires, et si il faut mon certificat de vie, je l'enverrai sur ta réponse. Il n'y a pas de temps a perdre et je compte sur ta diligence. Je te loue infiniment d'envoyer a notre jeune soldat qui combat pour sa patrie quelques secours. Je voudrois être plus riche pour te mettre en état d'augmenter les petites gratifications que tu lui envoyes. Je desirerois savoir quels sont les raisons qui engagent les comédiens d'arrêter le payement de ma pension. Je te prie de faire des informations a ce sujet et de m'en donner avis. Je n'ai aucun engagement pour l'été qui puisse m'être profitable, mais, au pis aller, j'aurai la campagne du comte de Bruhl, ou je serai hébergé et nourri gratuitement. Avant la séparation de notre club, si l'on me paye tout ce qu'on me doit, je serai en état de t'envoyer encore une dizaine de guinées, mais c'est le nec plus ultra de mes moyens pour cette année.

L'opera a fait beaucoup d'argent cet hiver sans sujets pour la danse. La signora Banti, autrefois la Georgie, ayant acquis beaucoup de talents, est une des plus grandes chanteuses de l'univers. Tu dois te ressouvenir de sa belle voix, lors qu'elle vint a Paris. Son bénéfice lui a valu, tout fraix fait, mille guinées. La signora Morichelli a eu un très grand succès dans l'opera bouffon et son bénéfice lui a valu 600 guinées, si bien que, sans ballets, l'opera a fait des merveilles.

Donne moi tes nouvelles de notre cher enfant qui est a l'armée du Nord, ainsi que de ses freres, et embrasse bien tendrement de ma part notre chere Elize. Bien des amitiés a tes freres, mes sœurs, parents, parentes, amis et amies. Quand est ce pourrai-je avoir le bonheur de t'embrasser ? Le voyage par la Suisse est trop couteux pour que je songe a l'entreprendre. Ainsi, il faut que je me contente de te jurer une Eternelle amitié et t'assurer que je suis avec toute la tendresse ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor


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