L151 — Londres, vendredi 18 avril 1794
Londres, ce vendredy 18 avril 1794 vieux stile.
Ma très chere et bonne amie,
Je viens de recevoir une lettre de Bâsle, par laquelle j'apprend que tu as du recevoir 934 L. tournois en assignats. Je m'en presse, sans attendre ta réponse, a t'envoyer 20 guinées de plus. Je ne scais pas lorsque je serai en état de te faire passer davantage, mais je compte que dans un mois ou six semaines, je pourrai encore disposer d'une quinzaine de guinée que tu recevra par la même voye. Tu assurera notre aimable bru de toute mon amitié et tu diras a notre fils que je lui aurois donné mon consentement avec plaisir, dans l'esperance qu'il rendra sa femme heureuse. Je reviens encore sur l'économie, sans vouloir gronder. Tu me marque, dans ta derniere lettre, que le pensionnaire que tu nourrit te paye. Ce sont des calculs faux. 50 L. par mois font 33 sols par jour, et au prix ou sont les denrées et le prix de la viande selon le MAXIMUM, avec au moins une bouteille de vin par jour, du caffé, du sucre, etc., etc. ; enfin, je suis très assuré qu'il t'en coute 3 L. par jour.
Ainsi, je ne veux point de pensionnaire. Cette prédilection pour Bouvier est ridicule. C'est tout ce que tu pourrois faire pour un de nos enfants. Je ne conçois pas quelles peuvent être les raisons qui t'attache a te ruiner pour un étranger qui n'est nullement de nos parents. Enfin, ce n'est qu'à force d'économie que je me trouve en état de te faire passer des secours. Lorsque je dine a mes dépens, je me prive de vin par épargne, et cela ne m'amuse pas. Tu as trop bon cœur pour mettre de l'ordre dans ton ménage. Cependant, je t'engage a mettre de la fermeté, sur tout vis a vis de ta cousine, qui peut très bien vivre heureusement sans boire sa bouteille de vin au moins par jour. Mlle L'Etrier, chez ma sœur, se contente de deux ou trois verres de vin, et je ne vois pas pourquoi ma cousine n'en feroit pas autant. Enfin, point de pensionnaire, et si tu me trompe, je le saurai, et alors j'userai de rigueur en fermant les cordons de ma bourse.
J'approuve l'arrangement que tu as fait avec Lawal l'Ecuyer, mais il t'a trompé, parce que l'étain a son prix réel qui auroit du monter au dessus de six cent livres en assignats, mais la chose est faite et il n'y a plus de remede. Mr et Mme Guyon sont dans le plus grand chagrin : il lui est due a Paris plus de 100 Louis, et entreprenant le voyage par la Suisse, il lui en couteroit 45 au moins pour arriver a Paris, sans savoir quand il pourra être liquidé. De plus, on lui doit a Londres 100 guinées, qu'il ne peut toucher sans avoir une procuration des administrateurs des messageries de Paris.
Ma santé est assez bonne. La goutte ne me persécute pas, mais j'ai encore quelques fois des petits accès de fièvre. J'attends avec impatience que notre club soit séparés pour me médicamenter et me coucher de bonne heure. Le comte de Bruhl a toujours pour moi la même amitié et je suis très heureux d'avoir un ami aussi constant. Je mets une assiduité sans exemple a ne pas [quitter] notre club toutes les soirées. Cela ne m'amuse point, mais j'y trouve mon avantage et bien m'en prend, car beaucoup de nos membres sont a leurs régiments de milice, ce qui fait beaucoup de tort a mon casuel. Je désire bien ardemment que la paix arrive pour t'aller embrasser, car par la Suisse, pour aller a Paris, cela me couteroit trop cher et ne serois pas en état d'en faire la dépense. Je suis donc réduit a te renouveller tous mes sentiments d'amitié et de tendresse, en t'assurant que je suis pour la vie ton très cher et meilleur ami.
A. D. Philidor
Bien des amitiés a ma chere Elise, ainsi qu'a tous nos enfants, parents, parentes, amis et amies.
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