L148 — Londres, 30 décembre 1793

L148 — Londres, 30 décembre 1793

[A sa femme]
Londres, ce 30 Xbre 1793.

Ma très chere et meilleure amie,

Je m'empresse a te donner des marques de ma bonne volonté pour te tirer d'embarras. Ta lettre en datte du 30 9bre m'a fait beaucoup de chagrin. Tu dois avoir reçu par la Suisse, de Bâsle, la valeur de 12 guinées de Mr Preisverch, Banquier à Bâsle. Il n'y a pas moyen d'établir par la voye de Liège des correspondances de banques. Je remets aujourd'huy 15 autres guinées dans la maison Herries, que tu recevra par la même voye. Je t'écris cette lettre par la voye de Liège, qui te parviendra quelques jours plus tôt que le payement qu'on doit te faire par la Suisse, attendu que la route de Bâsle est la plus longue, mais il vaut mieux avoir a faire a des Banquiers qu'a des particuliers.

J'ai été très malade, non de la goutte mais [de] la fièvre causé par un amas d'humeur et je crois que le chagrin y a contribué beaucoup. Je suis convalescent et mon appétit est revenu. Je prends tous les jours avant dîner de la Rubarbe en poudre, ce qui me réussit a merveille (tu connois ma sensibilité et tu dois me comprendre). Tu mériterois bien d'être grondé pour n'avoir pas fait la comission du pauvre Guyon de Saint Félix. Il est dans les plus grandes inquiétudes sur son sort. On doit te remettre une lettre pour Belcourt, mon perruquier, que tu ployera dans une de tes lettres pour moi. Je pense qu'il vaudroit mieux adresser tes lettres a Bâsle, quoi que la route soit plus longue, mais il n'y a aucun retard a craindre au lieu que par la voye de Liège ou autres tes lettres ne me parviennent quelques fois qu'à 3 ou 4 semaines de datte. Voici de quelle manière il faudra m'écrire : 1° Il faudra affranchir pour la Suisse ; 2° Tu mettra une enveloppe a ma lettre, que tu m'adressera toujours chez le comte de Bruhl. Sous l'enveloppe, tu écrira deux mots : Je prie Mr Preisverch de vouloir bien avoir la bonté de faire passer cette lettre a mon mari a Londres.

Et voici l'adresse pour l'enveloppe :
A Monsieur Luc Preisverch près la douane à Bâsle.

Si le Diable s'en mêloit et que tu n'entendis parler d'aucun payement, tu pourrois alors écrire a Bâsle à Luc Preisverch que j'ai remis, le 13 de ce mois, 12 guinée a la maison Herries dont j'ai le reçu, pour t'en faire passer la valeur au taux du change a Paris, et les 15 guinées que je viens de remettre aujourd'huy 31 de la même manière. Je viens de voir James Carey a la maison Herries, qui est très content d'être a Londres. Tu ne me parle pas de la comédie italienne. Te paye t'on la pension, oui ou non ? Personne n'est plus affligé que moi de tous tes embarras, mais ce qui me console un peu, c'est que cela n'est pas ma faute, c'est celle des circonstances. Je te préviens que je ne serai peut être pas en état de t'envoyer de nouveaux secours avant la fin de février, et le mois de mars me mettra en état de te donner des preuves de mon zèle. Je suis bien aise de savoir que toute notre famille se porte bien, et notre chere Elise doit encore patienter pour trouver un bon mari. Ce n'est pas le moment de pouvoir choisir et je pense que les établissements stables sont fort rares. Embrasse tous nos enfants de ma part et sois très assuré que rien ne peut altérer mes sentiments d'amitié et de tendresse. Mon plus grand bonheur seroit de te revoir et te jurer que je suis pour la vie ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor

P.S. : J'avois commencé hier 30 ma lettre, et je la finis aujourd'huy 31. Je te l'envoye par la Suisse, et te souhaite une bonne et plus heureuse année.

Mille compliments a tous nos parents, parentes, amis et amies.


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