L139 — [Londres], 25 janvier 1791

L139 — [Londres], 25 janvier 1791

À son fils aîné

[Londres] ce 25 janvier 1791.

Mon très cher ami,

Il semble que tout conspire contre moi pour m’empêcher de réussir à finir mes affaires. Samedy dernier 22, j’aurois du jouer des parties sans voir qui m’auroit produit 7 ou 8 guinées de profit. La goutte qui m’apprit avec une force singuliere, le mardi 18 m’a obligé de faire arrêter mes annonces dans les papiers publiques, par l’impossibilité ou je me serois trouvé d’executer ce que je promettois. Enfin, dans ce moment, après bien des souffrances, je suis presque quitte de mes maux. Il ne me reste qu’un peu d’enflûre. Je marche dans la chambre et je compte sortir demain. Je ne puis trop me féliciter des soins de ta mere, et qui ont infiniment contribuer a mon prompt rétablissement. J’aurois pu écrire ici a quelques personnes pour me procurer 5 ou 6 guinées, comme je te l’avois promis, mais écrire ici pour demander de l’argent est regardé comme si l’on demandoit l’aumône, au lieu qu’en rencontrant les gens, on peut leur demander sans façon si ils ont 5 a 6 guinées de trop, et cela ne se refuse point. Si bien que tu peux compter que samedy prochain, je ferai remettre les 5 ou 6 Louis a la diligence qui arrivera le mercredy matin a Paris, entre neuf et 10, le 2 février. Alors, voici le seul moyen a mettre en usage pour se débarasser de la lettre de change de Jumeaux : 300 L. a la caisse de l’opera, et pour les 57 L. de surplus, il faudra se faire avancer la pension de la comédie italienne, qui est de 66 L. 13 s. 4 d., et ce remplacement pour tes freres ne les mettra en aucun retard, puisque la diligence sera à Paris le 2 février. 

Tu pourra écrire a Mr Dubois d’envoyer une lettre de change a vüe, avec quittance, des 72 L. qu’on lui doit. Si le payement manque a l’opera, je ne vois pas d’autres moyens que d’escompter ma délégation. Je te tiendrai compte de tous les petits fraix, ainsi que de tes ports de lettres. Voila la saison qui va commencer avec mes affaires. J’ai passé présentement le mauvais temps ; il n’y a plus que courage. Il seroit très nécessaire de présenter un mémoire a Mr Camus de ma part, portant en substance que Mr Ph[ilidor], citoyen actif de la section de la Bibliothèque, ayant payé et sa capitation et son quart en entier du don patriotique, et domicilié rüe de la Michaudiere, a depuis 1776 passé a Londres les hivers pour pouvoir y ramasser quelques guinées, pour les dépenser au maintien de sa nombreuse famille, et que depuis 15 années qu’il fait ses voyages, il a fait revenir en France la somme de 2200 guinées au moins, ce qui est bien loin des fugitifs qui mangent l’argent de France dans le pays étranger ; que, de plus, les pensions qu’il a acquises ne sont que des récompenses a ses ouvrages dans tel ou tel temps, qui n’oblige aucunement a aucun service quelconque. Voila le Thême. 

Je ne pense pas que cela puisse faire la moindre difficulté et mes sentiments patriotiques sont connus de tout le monde. Notre Ambassadeur, ici, le jour de la célébration de la naissance, a paru dans un Equipage très brillants, avec des chiffres sans armes, ornés de guirlandes de la couleur nationale, les chevaux et les domestiques parés de cocardes nationales. C’est pourtant moi qui ait été le premier a donner cette idée, et ne l’ayant pas perdu de vüe, je me félicite d’y avoir réussi. Je vois par les papiers publiques que tout va très bien, et que tout est tranquille, malgré les efforts du haut clergé, qui ne subsistera pas longtemps. J’ai toujours dans la tête que l’abbé l’Etrier parviendra a se faire élire Evesque, ou au moins a une bonne cure.

Je te prie de faire bien des amitiés a Mme Fortin et des remercimens et de l’assurer de notre reconnoissance, et faire bien nos excuses a ton oncle Antoine d’avoir oublier le jour de sa fête. Bien des amitiés a tous nos parents et amis, et suis pour la vie ton très attaché et bien aimé pere.

A. D. Philidor


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire