L138 — Londres, 9 novembre 1790

L138 — Londres, 9 novembre 1790

À son fils aîné

Londres, ce 9 9bre 1790.

Mon cher ami,

J’ai reçu ta lettre hier, par laquelle j’apprends les réductions sur mes pensions. De cette maniere, il faudra refaire une autre quittance pour le semestre échu du 1er juillet, que j’ai laissée a Mr Puissant, et je pense que l’on pourroit m’envoyer au mois de janvier les deux quittances ensemble des deux semestres, que je signerois a Londres et que je renverrois avec mon certificat de vie, et Mr Puissant alors recevroit 600 L. en acompte pour ses Etrennes.

La paix est signé avec l’Espagne et les ordres pour désarmer vont être envoyés par tout. Tout le monde est en joye et les fonds sont haussées considérablement. L’Angleterre obtient par cette paix la prédominance sur toutes les nations de l’Europe, l’Espagne ayant accordé tout ce qu’on demandoit plus tot que de courir la chance d’être exterminé. Si j’étois riche, j’irois a Porthmouth pour y voir le plus beau spectacle qu’on ne verrat peut être plus : 50 a 60 vaisseaux de ligne prêts a faire voile, avec une prodigieuse quantité de frégates.

Voici une comission qu’il faut que tu me fasse sans perdre un seul moment. C’est de m’envoyer le poëme de l’opera d’Ernelinde, la derniere Edition, et d’y joindre les anciennes, si tu peux les trouver. Tu en fera un petit paquet couvert de toile cirée et tu me l’enverra par la diligence, a mon adresse a Londres. Je suis très pressé, et s’il étoit possible de trouver le Ricimero, poëme italien de Mathieu Norris, opera donné a Venise vers 1680, cela seroit charmant de me le faire parvenir. Nous sommes on ne peut pas plus liés avec Le Texier et ta mere compte, au 1er moment favorable, le sonder sur nos projets a ton sujet. Je m’imagine que tes affaires vont mal et en vérité, ta mere et moi en avons beaucoup de chagrin. 

Ma sœur, en allant demeurer a Dreux, prendra la résolution de faire son testament en faveur de Mr de Chanséru. Ainsi, aucune esperance de succession pour vous autres. Vos oncles Silvestre et Auguste, si ils ont été réduit a 600 L. de pensions, doivent se trouver dans l’embarras. Ainsi, ils ne vous restent, mes Enfants, que votre savoir faire pour pouvoir vivre. Mr de Calonne doit passer l’hiver a Turin et courir l’Italie pour y voir ses anciens amis. Son livre a été brulé a Calais, ce qui le fera vendre plus cher à Paris. Le Pamphlet de Burke contre notre nouvelle constitution a ses partisans, ainsi qu’un Poëme anglois très célèbre dédiée a l’Assemblée nationale. Tu vois que l’on est aussi divisée sur nos troubles a Londres qu’a Paris. Chacun a ses partisans. Pour moi, j’attends avec impatience le renvoi des ministres et les nouveaux tribunaux en activité. Alors, je chanterai Ça ira.

Ta sœur aprend l’accompagnement avec l’anglois et au 1er jour, elle prendra des leçons de Clementi, auquel je dois donner en échange des leçons d’Echecs. Je te prie de passer chez Mme Fortin, pour la remercier et l’embrasser de ma part pour toutes les peines quelle se donne. Le Parlement s’assemblera de jeudy en quinze et cela ramenera du monde en ville, car je ne scais comment nous subsistons depuis mon arrivée, auquel moment je n’avois pas de quoi payer mon bagage. J’ai rencontré ce matin Des Essarts de la Comédie Françoise, qui est arrivé d’hier au soir. 

Presque tous nos aristocrates sont partis, les militaires dans l’esperance de nous procurer une guerre civile, et les robins des défunts parlements ont pris la route d’Aix la Chapelle : la colonie françoise est très considérable dans cette derniere ville. Ta mere jouit d’une bonne santé, ainsi que ta sœur, et elles t’embrasse. Voici encore une comission pour ta mere : tu ira de sa part chez ton oncle Auguste, et tu lui demandera la romance de Sacchini dont les paroles commencent « Avant que le soleil.... », etc. Tu copiera en très petites notes le chant seulement. Je me resouviens de l’accompagnement et tu y joindra les paroles très exactement. C’est pour Mme Le Texier, qui nous persécute, et cela peut parfaitement contenir dans la moitié d’une page de lettre. Je désire bien ardemment que tes freres puissent trouver quelques occupations qui les rendent un peu plus raisonnable. Quand a moi, je te souhaite beaucoup d’affaires, et de bonnes, et suis avec toute la tendresse, ton très attaché Pere.

A. D. Philidor


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