L133 — Londres, 4 juin 1790
[A sa femme] A Londres, ce 4 juin 1790.
Ma très chère et charmante amie,
J’ai reçu ta derniere lettre en datte du 31. J’ai le malheur de ne pouvoir pas partir avant le samedy 12, et j’espère pouvoir t’embrasser mercredy 16, si les vents veulent me le permettre. Mais voici ce que j’exige de ton amitié : à la reception de cette lettre, tu m’écrira à Calais de cette maniere : « à Mr Meurice, tenant l’hotel des Messageries, pour remettre à Mr Philidor à son passage à Calais ». De cette maniere, je recevrai de tes nouvelles en mettant le pied en France. Je t’écrirai mardi prochain pour la derniere fois. Je suis bien aise d’apprendre que tous les gens sensés sont de notre opinion sur la folie de mes enfants. Je leur souhaite de toute mon ame la plus grande réussite, mais plus je réfléchis sur cette entreprise, je n’y vois aucun espoir de succès.
Nous nous consolerons mutuellement, car je suis très déterminer à ne me plus séparer de toi, et peut être seroit il de notre avantage de venir passer 2 ou 3 années en Angleterre, en épargnant un loyer à Paris. Nous causerons de tout cela à mon arrivée. D’après ta lettre, je ne m’attend pas à trouver mes enfants à Paris. Si ils y sont encore à l’arrivée de la mienne, dis leurs que, malgré que je n’approuve pas leur projet, que je leurs conserve mon amitié et que je désire de toute mon ame qu’il puisse faire fortune.
La visite de Mr Necker à l’Assemblée nationale a fait ici une grande sensation et je ne doute nullement que notre crédit ne se rétablisse peu à peu. J’ai écrit la poste derniere à ma sœur pour la prier de ne point prendre d’engagemens avant mon arrivée à Paris ; mais puisque les malles sont parties et que l’argent est donné, il n’y a plus de remede et il est inconcevable que sans consulter une mere et un père qu’on fasse partir quatres enfans pour les nouveaux monde de cette maniere. Si ce n’étoit par rapport à ma fille, qui est l’héritière de sa tante, je ne reverrois ma sœur de la vie, mais mon cœur ne se raccomodera jamais avec elle. Je désire bien que les vents me soient propice, pour te renouveller de vive voix, mercredy en huit, toutes mes protestations de tendresse et d’amitié, t’embrasser et te jurer que je suis pour la vie ton très cher et meilleur ami.
A. D. Philidor
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