L130 — Londres, mardi 4 mai 1790

L130 — Londres, mardi 4 mai 1790

[A sa femme] Londres, ce mardi 4 may 1790.

Ma très chère et bonne amie,

Je suis revenu hier en ville très fatigué d’avoir voyagé toute la nuit, mais aujourd’huy il n’y paroit plus. Je suis bien aise d’apprendre que Philidor t’ait procurer 200 livres. Si au cas mes affaires, chose que je ne prévois pas, m’empêchoient d’être à Paris à la fin de may, j’enverrois de quoi faire honneur au billet, car dans ce moment, je suis en possession de 22 guinées, et je ne dois pas un sol, ayant tout payé de ce que je devois. Il m’est dû environ 45 guinées sur lesquelles je compte, et puis mon petit casuelle. C’est l’instant le plus fort de mon commerce. Je jouerai samedy prochain pour la derniere fois les trois parties sans voir. Je me suis acheté 4 chemise dont j’avois besoin, une paire de botte et des souliers. Ce que tu me demande est si peu de chose que je n’oublierai pas tes commissions. Point d’inquiétude sur ma lettre à Mr le Bailly. Ce ne sont point des espionages, j’en suis incapable. Ce sont de sinceres avis. J’ai gardé une copie de ma lettre et tu la lira à mon retour. Elle est trop longue et trop étendue pour te l’envoyer. Voici la réponse dont m’a honoré notre maire, mot pour mot :

Je suis on ne peut plus reconnoissant, Monsieur, des avis que vous avez bien voulu me donner, et je vous prie d’en recevoir mes remercimens. J’ai pris les mesures nécessaires pour que l’on s’occupe promptement de ce dont vous me parlez, et si la chose est possible, on ne tardera pas à la faire exécuter. J’ai l’honneur d’être très sincèrement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. 

(Signé) Le Bailly.

Je me suis fort amusé à la campagne, et malgré ma fatigue, je crois que cela a fait du bien à ma santé qui est toujours des meilleures. Samedy dernier, après la course des levriers, nous avons dinner 105 dans la même chambre, deux grandes tables et trois petites. En outre, il y avoit dans une autre chambre encore 23 personnes de plus, 128 en totalité. Pendant mon voyage, nous étions toujours 25 à 30 à table, dont au moins 7 ou 8 fermiers. Sédaine se seroit bien glorifier d’avoir donné un caractère élevé à Richard dans le Roi et le fermier, s’il eut été de notre compagnie. Il faut savoir que dans le comté de Norkfolk, le quart des fermiers ont une berline pour leurs femmes et leurs filles ; en outre, un carrosse coupé et de très excellent chevaux de selle pour eux même, et c’est à peu près de même dans toute l’Angleterre. Nos fermiers, en France, sont bien loin de l’éducation et des connoissances d’agriculture dont sont munis les fermiers d’Angleterre.

Je te souhaite une santé aussi bonne que la mienne, en attendant le plaisir de pouvoir t’embrasser et t’assurer que je suis pour la vie, avec toute la tendresse et la plus forte amitié, ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor

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