L126 — Londres, mardi 13 avril 1790

L126 — Londres, mardi 13 avril 1790

[A sa femme] Londres, ce mardi 13 avril 1790.

Ma très chère et tendre amie,

Si je t’ai oublié une poste, c’est en vérité que je n’avois pas par mes occupations le moment de t’écrire. Je continue à jouir de la meilleure santé et j’espère que cette lettre te trouvera dans le même état que moi. Tant que le vent sera à l’Est, on ne fera point embarquer le Piano forte, parce qu’aucun vaisseau ne peut sortir de la Tamise, et que l’instrument qui auroit la chance de rester à la Douane dans un Hangart quelque temps prendroit une humidité qui lui feroit tort. Tu te rappelle ce qui nous est arrivé il y a quelques années. Je continue à fréquenter Mr et Mme de Calonne, ou je rencontre nos fugitives de France, belles ou laides. Je vais faire la petite partie de Tric Trac avec Mme de Calonne quelques fois avant dinner, et je t’ai déjà annoncé, ainsy que ma fille, pour l’année prochaine. Mme de Calonne aime la musique et préfère nos jolies chansons à toute la musique italienne, elle ne peut pas souffrir les Castratos. Si les affaires de Philidor lui permettent de nous suivre, tant mieux, mais je ne puis l’annoncer de but en blanc. Pour les Projets que nous avons formés, il faut que cela vienne comme par hazard. 

Je commence à voir clair dans mes petites affaires, et quoi que dans ce moment je dois peut être 25 à 30 Louis, en calculant ce qu’on me doit et ce que l’on me donne annuellement, je crois que je pourrai rapporter 50 à 60 Louis. Tant mieux pour nous si cela peut passer cette somme : j’y ferai mon possible. Je compte pouvoir partir avant la fin de may. Je voudrois que ce fut tout à l’heure, non pas pour mes connoissances de Paris, mais pour avoir le plaisir de te revoir et de t’embrasser. Je ne me presse pas de t’envoyer mon certificat de vie pour la pension de l’opéra, parce que je ferai comme au mois de janvier : pour t’éviter un double port de lettre, j’enverrai un mandat pour Mr Prieur, caissier de l’opéra, auquel on fera voir le certificat de vie qui servira pour la pension sur la cassette. Cet argent, si l’on paye, est destiné à Mr Puissant, et qui puisse de même t’avancer quelques louis pour aller jusqu’à la fin de may, car les banquiers ici font des difficultés de faire des remises sur Paris, les banquiers de Paris ayant invités de ne pas tirer sur eux, vue le taux du change. Aussi je compte, à mon départ, changer ici mes guinées pour des louis, afin que nous n’ayons pas la peine de changer des billets de caisse que nous donneroit les banquiers de Paris. La guinée, dans ce moment cy, vaut de 3 L. 12 s. à 4 L., plus que le louis. C’est immense la quantité de Louis qu’il y a ici dans toutes les boutiques de bijoutier et d’orfèvre.

L’hyver a commencé ici le jour de Pasques et il géla très fort. Nous avons eu un printemps délicieux et le plus beau temps du monde pendant les mois de février et mars. Je m’imagine que c’est la même chose à Paris. Tous les fruits sont fricassés, mais on se console aisément dans ce pays cy de cette perte, parce qu’on a les Oranges par excellence à foison et très bon marché. On les crie dans les rues : trois pour deux sols de notre monnoye. Je suis enchanté que le Prince de Conty soit de retour à Paris. Cette nouvelle a causé du chagrin à nos Aristocrates de Londres. Je désirerois bien que Danican, ou Frédéric, ou Auguste, comme ils sont attachés à leur district et qu’ils sont dans la garde nationale, qu’ils communique au Président qu’une des raisons qui met le comble à notre discrédit, tant pour le change que pour le commerce, est que l’on dit journellement, sur la bourse de Londres, que la Révolution de France n’est point faite, puisque les Ambassadeurs et les Ministres de la cour ne font pas prêté le Serment civique, et qui ne le prête pas eux même. Ils peuvent me citer. Cela mérite l’attention de l’Assemblée nationale, et ils peuvent faire une bonne action pour le bien de la patrie.

Je te renouvelle tous mes sentiments d’amitié, d’amour et de tendresse, et dans l’espérance de ne plus me séparer de toi et d’être pour la vie ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor


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