L123 — [Londres], 20 mars 1790

L123 — [Londres], 20 mars 1790

[A sa femme] Londres, ce 20 mars 1790.

Je vois par tes comptes, ma très chère et très bonne amie, que tu ne reste pas bien riche de tes 400 L., mais le piano forte parti, je t’enverrai la quittance du facteur. Tu recevra, non pas 80 L. de surplus, mais 178 L. tournois. Je viens de prendre la notte chez le chevalier Herries, banquier. Mon fils aîné peut aller chez Mr Pergaud, banquier anglais qui est de sa connaissance, ce qu’a vue il faudroit d’argent de France pour faire remettre à Londres 20 guinées. Ainsy, c’est 18 L. 19 s. de plus que je t’aurais mandé. Le piano forte pour Mr Chénot partira la semaine prochaine, et je vais m’occuper d’en choisir un pour Mr Madinier. J’ai l’adresse et la lettre de mon fils aîné pour Mr Chénot. j’apprends avec grand plaisir que nos enfants pourront être placés, et réellement, j’en serais bien enchanté, attendu que je surpasse mes forces dans ce moment. Je ne doute pas que Le Fèvre ne consente à ce que je lui propose.

J’ai joué mes trois parties samedy dernier, et je les ai gagnées toutes les trois. On prétend que jamais je n’ai eu les idées aussi claires. La chambrée n’a pas été aussi bonne que la 1re mais j’espère que samedy 27 me récompensera. Je ménage ma santé et ma bourse, et je ne prévois pas que je puisse retourner bien riche à Paris. C’est un malheur dont il faut se consoler. Selon mon compte, voilà déjà mangé à Paris, sur l’argent de mon voyage, 1707 L. lorsque tu auras reçu de Mr Chénot 178 L. 15 s. qui doivent te revenir. Enfin, je ferai de mon mieux. C’est pour te prévenir que je ne serai guère en état de t’apporter des présens de ce pays ci ; mais cependant je suis assuré d’avance qu’un petit cadeau fort rare et bon marché que je t’apporterai avec moi te fera plus de plaisir que tout ce que tu auras reçu dans ta vie. Mr de Calonne est revenu en ville depuis quelques jours. Le hasard me l’a fait rencontrer hier dans la rue, et il voulait m’amener dîner chez lui. Il m’a serré la main, et m’a fait promettre d’aller demain dîner avec lui. Ainsy, je vois que les portiers ne protègent que les donneurs d’étrennes. 

J’ai reçu mon Te Deum. Le port ne m’a couté que 7 L. de France. Je vais chercher à pouvoir en faire usage. Je ne me flatte de rien, car il y a ici des jaloux aussi bien qu’à Paris, et des cabales de même espèce. Il y a une chose dont on vient de m’assurer et sur laquelle je tâcherai d’être instruit le plus tôt qu’il me sera possible : je viens d’apprendre que Le Texier se remet dans la nouvelle direction de l’opera dont on fait rebâtir la salle sur un plan donné par lui. Alors ses lectures deviendront rares et peut être plus du tout. Je compte lui faire visite et le sonder sur ce qu’il veut faire. Alors, je pourrai négocier avec lui du sort pour Philidor, soit qu’il se réserve quelque chose sur la souscription des lectures, ou bien qu’il fit un marché convenable avec mon fils. Alors il n’y aurait pas d’opposition entre les protecteurs, ni de guerre civile entre les deux champions. 

Je ne perds point de vue ton voyage avec ma fille l’hiver prochain, et je ne doute aucunement que tu ne regrette autant que moi de n’avoir pas voulu me suivre. Je songe qu’il y a une chose très simple : comme je ne suis pas en état d’avancer 40 guinées, il faut prier Mr Madinier de me faire passer 20 guinées à Londres chez Mr le chevalier Herries. C’est la maison de banque à Paris où il trouvera de l’argent à meilleur marché, et alors, ce qu’il remettra chez le banquier à Paris te servira vis à vis Mr Chénot. 18 guinées le piano forte et 2 guinées d’emballage de caisse et le frêt jusqu’à Calais, etc. De Calais à Paris, il a couté pour les rouliers 24 L. et il y aura peut être des droits d’entrée à payer : 30 ou 36 livres.

La maison de Mr Robert Herries est vis à vis le Pont Royal. Il n’a pas besoin de m’envoyer une lettre de change mais de faire donner un ordre de 20 guinées pour payer un piano forte dont je t’enverrai la quittance. Je t’embrasse [...].

A. D. Philidor

Source : Copie d’un extrait de lettre publié par Arthur Pougin dans La Chronique Musicale, 1875.


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