L121 — Londres, vendredi 5 mars 1790

L121 — Londres, vendredi 5 mars 1790

[A sa femme]

Londres, ce vendredy 5 mars 1790.

Ma très chere et très bonne amie,

Je t’envoye ci joint un petit billet pour notre fils aîné, qu’il communiquera à Mr Chénot. Le faiseur de piano forte me fera bien crédit de quelques jours et je lui ai promis de le payer le 28 de ce mois, parce que le 13 et le 27, j’aurai mes parties sans voir qui me mettront en état de solder, et si il me manquoit 3 ou 4 guinées, je les trouverois aisément. Cela nous arrangera parfaitement. Tu donneras, sur les 584 Livres, à ma cousine et à Frédéric et Auguste, deux mois. Il te restera 452 L. et si tu pouvois pousser jusqu’à mon départ avec cette somme, tu serois bien aimable, attendu que j’ai bien des petites choses à liquider avant mon retour à Paris. Il ne faut plus de graines de disette, mais il faut, aussi tôt la présente reçu, m’envoyer par la diligence, dans une petite cassette que tu fera faire sur le champ, la partition et toutes les parties de mon Te Deum bien empaqueté. Il ne faut pas se servir du Wagon, mais par la diligence. J’aime mieux qu’il m’en coûte quelque chose de plus et l’avoir promptement à mon adresse à Londres. Il n’y a rien à débourser à Paris. Je payerai la totalité en recevant le paquet. Tous les papiers Anglois ont retenti de mon triomphe, et le Roi, à son levé mercredy dernier, en a parlé plus d’un quart d’heure avec le comte de Bruhl, le Duc de Richmond, Lord Harrowby, etc., etc. 

Je souhaite qu’il lui prenne fantaisie de me voir jouer cette partie. Je vais t’expliquer la raison pour laquelle je demande promptement mon Te Deum : il y a un concert ici d’ancienne musique, ou l’on ne doit exécuter que des morceaux qui ont vingt années de vieillesse. Le Roi, la Reine, les princes et les princesses ne manquent jamais d’aller à ce concert ou tous les grands du Royaume assiste. Un musicien, qui est un des meilleurs chanteurs de ce pays et qui est le 1er chanteur de ce concert, n’aime pas trop à chanté la musique d’Handel et m’a demandé si je n’avois pas des ouvrages qui eussent plus de vingt ans, et que si j’en avois il les feroit exécuter à ce concert. Comme mes ouvrages sont presque tous en françois, je n’ose pas risquer à faire entendre des paroles françoises, et j’ai dit que j’avois un Te Deum que j’avois composé pour la naissance du Comte d’Artois, exécuté à la ville. Comme les journaux Mercure, etc., peuvent certifier la chose, je puis dire que c’est le même auquel j’ai fait des corrections. Je voudrois et j’espere qu’il pourroit produire assez d’effet pour faire désirer à quelques grands une copie de ma partition. En outre, la Direction, qui est entre les mains des plus grands seigneurs, me récompenseroit surement très honêtement. Tu vois que je cherche à mettre tout en œuvre pour gagner quelque guinée.

Je t’embrasse de tout mon cœur. Je te souhaite une aussi bonne santé que celle dont je jouis. Songe à moi quelque fois. Aime moi comme je t’aime et sois certaine que je suis pour la vie ton très cher et très tendre ami.

A. D. Philidor

Bien des amitiés à tous nos enfants, parents, parentes, amis et amies. Il ne faut pas que Philidor manque de faire lire à Mr Chénot la petite note ici incluse. Si je me suis trompé pour le change, chose que je ne crois pas, je me soumettrai à la décision du 1er banquier.

Billet joint à la lettre du 5 mars 1790

[Petit billet dans la lettre du 5 mars 1790 à l’attention du fils aîné de Philidor : de la main de son père.]

A Londres, ce 5 mars 1790.

Mon cher ami,

Tu peut assurer Mr Chénot qu’il aura un très excellent forte piano, celui que j’avois en vue a été enlevé et j’en ai choisi un dans l’atelier qui le vendra, il sera entièrement fini mardi. Je prierai Hulmandel et Duseck de venir l’essayer et il pourra être emballé d’aujourd’huy en huit pour être expédier par le 1er navire qui partira pour Calais à quelqu’un qui le fera expédier à Paris à l’adresse que tu m’as envoyé. L’emballage, la caisse et le frêt pour Calais montera à deux guinées ce qui, avec 18 que je paye de ma bourse, fera 20 guinées en prenant le change à 27 et je crois qu’il est au dessous, cela feroit la somme de 584 livre tournois que je prierois Mr Chénot de faire remettre à ma femme sur la quittance parce que je comptois lui faire un petit envoy et que cette emplette m’en empêche, tout sera payé jusqu’à Calais. Buntebart, l’ouvrier, m’assure que l’entrée ne montera pas à 54 L. mais cela coutera par les rouilliers de Calais à Paris 54 L. tournois et cela se charge comme des glaces pour être à l’abri d’accident. N’achette point de graine de disette, Lady d’Egremont a changé d’avis. Je me porte à merveille et je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton cher papa

A. D. Philidor


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