L120 — [Londres, 2 mars] 1790

L120 — [Londres, 2 mars] 1790

[A sa femme]

[Londres, 2 mars] 1790.

[...] J’ai reçu hier ta lettre avec celle de Philidor. Je vais aller mettre mon nom sur un piano forte que Dussek, très fameux claveciniste que ton frere Auguste doit avoir connu, a trouvé très exellent dimanche dernier, ainsi que l’abbé Wogler, qui se sont exercés après dinner tour à tour sur cet instrument. Le prix sera de 18 guinées. Il faudra la boîte et l’emballage. Je pense qu’il est nécessaire de faire assurer le passage de la mer en cas d’accident. Alors, il faudroit que mon fils allat chez Mr Pergaud ou autres banquiers anglois s’informer du prix du change pour savoir ce que font 18 guinées en argent de France. Mr Chénot pourroit te remettre cet argent, et moi je ferai partir le piano forte vers le 20, cela nous arrangerait tous.

J’ai joué samedy dernier mes 3 parties à la fois, l’une en voyant, contre le comte de Bruhl, et les deux autres sans voir, contre le Dr Riollay et le capitaine Smith. Celle du Comte a été remise, et j’ai gagné les deux autres. Il y avoit 43 payants et une quinzaine de membres du club, tout le monde a été dans l’enchantement. Il est vrai que j’avois fait diète et vécu de régime pendant quelques jours, et cela m’a réussi, car je n’ai jamais eu les idées aussi nettes. J’ai eu de profits, tous frais payés, huit Louis (ce sont mes lectures). Notre club sera, je crois, très brillans cette saison. Nous avons dîner 14 ce jour là ensemble, et le général Conway a fait la motion à table de répéter les parties sans voir, et un dîner de 15 jours en 15 jours, ce qui a été agréer par moi et par la compagnie. 

J’avois grand besoin de cet argent, car j’étois presque sans un shilling. Il m’est dû en ce moment de différens membres près de 15 Louis, mais je ne puis les demander parce que c’est de l’argent très sûr, mais deux autres dinner me mettront en état de payer le piano forte, et alors tu pourras demander à Mr Chénot la valeur de 18 guinées en monnaye de France. Quand à la caisse, l’emballage et le fret et l’assurance jusqu’à Calais, je ne crois pas que cela monte à plus de deux Louis. J’en ferai les avances, et il me remettra ce petit objet à Paris, en lui remettant la quittance du facteur. Sur cet argent, tu donneras à nos 2 jeunes gens le mois de mars et le mois d’avril. Je suis gêné dans ce moment, parce que la souscription volontaire des membres n’est pas encore ouverte. Ce ne sera qu’à la fin de ce mois qu’on commencera à mettre les noms de ceux qui contribuent à me défrayer de la dépense de mon voyage et les souscriptions du comte de Bruhl et d’Henry Conway sont mangés par les petits envoys que tu as reçus.

J’ai lu tout au sujet de Favras. Je suis très éloigné de le voir comme une victime. J’ai vu ici les conspirateurs se réjouir d’avance et me prédire la guerre civile avant la fin de décembre dernier, et toute la France en feu. Depuis son exécution, les ennemis de l’Etat ne sortent plus de chez eux, et font les malades. Il y en a qui pousse l’insolence jusqu’à prédire l’assassinat de Mr de la Fayette. Quand à moi je regarde le punissement de Favras plus conséquent pour notre patrie que la prise de la Bastille. Calonne est à sa campagne. Il recevait 4 ou 5 courriers par semaine, et je ne doute nullement que le congrès des traitres existait à Londres. Le projet, dans les commencements des troubles, était de se rassembler à Bruxelles, mais les troubles des Flandres en ont empêché. Ce qui me réjouit, c’est que je scais de très bonne part, que Mr de la Luzerne, notre ambassadeur, est très content de tout ce que fait l’Assemblée Nationale, et sois très certaine qu’avant la fin de cette année, on commencera à se ressentir de cette heureuse révolution. Nous n’avons point eu d’hiver, et je ne me souviens pas d’un pareil phénomène. Tous le mois de février a été comme les beaux jours du mois de septembre. La glace sera très rare et fort chère : il n’y a eu que deux jours ou il a gelé de tout l’hiver.

A. D. Philidor

Source : Copie d’un extrait de lettre publiée par Arthur Pougin dans La Chronique Musicale, 1875.


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