L119 — [Londres], 23 février 1790
[A sa femme]
[Londres] Ce 23 février 1790.
Ma très chere et très bonne amie,
J’ai reçu tes deux lettres, et je te remercie de te ressouvenir ou nous nous sommes liées pour la vie. Je me porte à merveille et n’ai plus de goutte. Samedy prochain, je jouerai trois parties à la fois, deux de mémoire et la 3eme en voyant l’échiquier. Je t’assure que cela ne me fatigue pas autant que bien des gens peuvent le croire. Ainsi, n’ait aucune inquiétude pour ma santé. Je ne suis pas en état, dans ce moment, d’envoyer le mois de mars à mes deux jeunes garçons. Il faudroit trouver un moyen d’emprunter cette somme quelque part. Je compte être en état de te faire un envoy de quelques guinées vers le 20 du mois prochain, car il est impossible que je puisse faire autrement. Je suis dans un moment de crise, mais tu peux compter que je n’aurai rien de plus pressé que de songer à toi, ainsi qu’à nos enfants d’abord qu’il sera en mon pouvoir ; je voudrois avoir le même chagrin de nos parents. Nous ne sommes pas si heureux...
Avant le mois de juillet, soit assuré que notre nation sera respectée de tout l’univers et jouira du bonheur de ne plus avoir d’orgueilleux financiers. Les procès seront très rares et les impôts seront diminués d’un bon tiers. 400 millions suffiront pour payer tous les départements, et les intérêts de la dette nationale, au lieu que l’ancien gouvernement prélevoit au dessus de 600 millions et ne payait point. Le moment de crise ou se trouve la nation ne sera pas de longue durée, et notre heureuse révolution aujourd’huy ne peut plus être détruite. L’évêque d’Autun et l’abbé de Montaguie méritoient des autels. Je suis fâché que mon fils aîné ne pense pas comme moi. Tous les libels que le parti aristocrate a fait publier doivent être anéantis par le discours adressé par l’Assemblée nationale à tous les François. On dit que c’est de l’évêque d’Autun. Notre révolution en amènera une dans ce pays sous peu d’années : les Anglois commencent à s’apercevoir que nous serons bien autrement libre, et que leur Roi marche grand train au despotisme.
Je viens d’apprendre qu’un piano forte paye 10 % d’entrée, et que cela n’est point prohibé. Alors, je ferai mettre le prix de 12 guinées sur la lettre de voiture, et je pourrai te l’envoyer à la fin de mars. Je le payerai de ma poche à Londres, et tu le ferais payer, ce qui me dispenseroit de t’envoyer une lettre de change. Tu embrasseras 2 fois notre chere fille pour moi, et tu lui dira que si elle veut me donner des preuves de son amitié, ce sera de ne point négliger son piano forte. J’espere que mes soldats remplissent honorablement leurs devoir. Je te souhaite une aussi bonne santé que celle dont je jouïs, et je te jure de nouveau que je t’aime aussi tendrement que le 1er jour que nous nous sommes connus, et c’est avec ces sentiments que je suis pour la vie ton très cher et très tendre ami.
A. D. Philidor
Source : Copie d’un extrait de lettre publiée par Arthur Pougin dans La Chronique Musicale, 1875.
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