L118 — Londres, mardi 16 février 1790

L118 — Londres, mardi 16 février 1790

[A sa femme]

Londres, ce mardi 16 février [1790].

J’ai reçu hier, ma très chere et bonne amie, la lettre de notre fils, et je vois qu’il a envie de venir tenter fortune à Londres. Je crois que c’est ce qui peut faire de mieux. Je désirerois qu’il pût devenir seulement une mazette passable aux Echecs. Je lui ferois donner des entrées à notre club comme membre, et cela lui procureroit d’exellens dinners chez le comte de Bruhl. Qui s’attache à l’anglois et qu’il se prépare à me suivre l’année prochaine. S’il pouvoit avoir une connoissance des comptes et changes étrangers, ainsi que les prix d’or et d’argent. Si les lectures ne réussissoient pas, le chevalier Herries, qui est une des fortes maisons de l’Europe et qui est de mes amis, placeroit Philidor chez lui ou ailleurs. Voilà bien des choses, mais il faut tout prévoir. J’espere qu’il aura fait ma comission pour lady [d’]Egremont. Quand au piano forte, je ne scais pas si cela est prohibé, mais il peut s’en informer à la Douane, et de ce qu’on paye pour cent d’entrée. Alors, je ferois faire la Lettre d’un prix plus bas que la chose n’auroit couté. 

J’attends à chaque instant de la campagne un de mes bons et zélés protecteurs pour commencer mes parties sans voir et mettre en train ma souscription pour ma nouvelle édition. Nous n’avons point eu d’hiver encore et je vois beaucoup d’Anglois qui ont été en Provence et qui prétendent que c’est le même climat dont nous jouissons à Londres cette année. Tu diras à Philidor que dans le choix des pièces, qu’il s’attache à celles qui sont en prose. Les Anglois font moins de cas des vers que nous autres François. C’est pourquoi ils ont une bien plus grande vénération pour Corneille que pour Racine. Mme de Calonne commence à s’ennuyer beaucoup ici ; sa santé n’est pas bonne et je crois qu’elle a du chagrin. Mr de Calonne a beaucoup d’esprit, mais très vain, et quelques fois un peu brouillon et trop vif. Je jouis d’une très bonne santé, malgré mon grand soulier dont je ferai usage encore trois ou quatres jours. On m’a assuré de très bonne part qu’il y a une quantité de François à la cité, qui n’attendent que l’exécution du marquis de Favras pour s’en retourner à Paris. Nous avons dans tous les papiers, ici, le discours de Mr de La Fayette à Mr le Duc d’... en présence du Roi avant son départ. Ainsi, l’énigme est découverte. Je ne pense pas comme mon fils au sujet de la démarche du Roi. Peut être qu’à Paris, cela n’a pas fait la même sensation que dans les provinces et je ne doute pas que Paris ne soit ruiné par la nouvelle constitution, mais les provinces et toute la France y gagnera.

Je te souhaite une bonne santé, ne pouvant pas te souhaiter des richesses. Je n’en suis pas moins pour la vie, avec toute la tendresse et l’amitié que tu m’a inspiré, ton très cher et très bon ami.

A. D. Philidor

P.S. : Bien des amitiés et des embrassades à tous nos enfants, parents, parentes, amis et amies, ainsi qu’à Cateau et à Betzy.


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