L117 — Londres, vendredi 12 février 1790
[A sa femme]
Londres Ce vendredi 12 février [1790].
Ma très chere et très bonne amie,
Je t’annonce que ma goutte n’est rien et elle est comme passée. J’ai souffert seulement une nuit et je crois qu’un petit dévoyement que j’ai eu pendant trois jours après l’accès m’a emporté le reste d’humeur que j’avois. Ainsi, je ne me suis pas trouvé dans l’obligation d’acheter une seringue. J’ai encore un peu d’enflûre qui ne m’empêche pas de sortir avec un de mes grands souliers.
J’ai passé quinze jours à copier et à revoir le 1er volume de mon livre, et ce travail m’a échaufé. Je suis après le 2d volume et quand il sera près, je n’aurai plus qu’à songer à mes affaires et à me divertir. Tous les bons François ici se sont réjouis, ainsi que moi, de la visite de notre bon Roi à l’Assemblée nationale, et nous avons diablement bû à sa santé. C’est, je crois, le dénouement de notre heureuse révolution. Le ministre d’Angleterre ne voit pas avec plaisir et n’approuve pas notre Assemblée nationale, mais Fox et Sheridan sont les apôtres de nos braves députés. Il y a même eu une dispute sérieuse dans le Parlement entre deux orateurs fameux : Burke et Sheridan, l’un soutenant l’aristocratie et l’autre la Démocratie.
Il faut que Philidor me fasse la comision suivante, qui est de m’acheter la même quantité de graine de disette que l’année dernière. Je ne me rapelle pas si c’est deux ou 4 livres (je n’ai pas besoin de couteau), et de me l’envoyer par la diligence, bien empaqueté ; en faire la déclaration au bureau et y mettre mon adresse à Londres. C’est pour Lady [d’]Egremont qui est très pressé de recevoir cet envoy. Ainsi, tu priera ton fils de faire toute la diligence possible. Tu peux compter très fort qu’on retiendra le quart sur les pensions au dessus de 400 L., et c’est un sacrifice que je supporterai avec grand plaisir. Les places vont devenir plus rare que jamais, et je ne scais pas si mes deux jeunes soldats ne feroient pas aussi bien de suivre l’état militaire que de rester à rien faire.
Qu’ils apprennent un peu de géographie et à bien compter. Il n’y aura plus de passe droit dans l’armée, et l’on montera à son rang dans tous les grades, et les individus qui savent bien écrire sont toujours recherché pour être admis dans l’état major, et alors on avance grand train. Il y a ici des compagnies qui attendent que les biens du clergé soient mis en vente, pour aller en faire l’acquisition, ce qui alors fera rentrer du numéraire en France. En Hollande, il y a également des spéculateurs qui ont le même projet, parce qu’une terre qui pouvoit valoir deux millions, en la divisant en 8 ou 10 parties, il y auroit de quoi en faire trois millions.
Je me chargerai volontiers de faire l’acquisition d’un piano forte pour Mr Chénot ; le prix pour les meilleurs est de 18 guinées, dont j’en réserverai 3 pour toi, parce qu’ici les professeurs ont une remise de l’ouvrier. Piccini, qui étoit chargé d’en acheter un pour le Duc d’Orléans, m’a consulté, et je lui ai fait avoir ce petit bénéfice. Mais 18 guinées, au cours du change, dans ce moment, doivent valoir au moins 504 L. tournois, selon mon calcul ; on peut s’en informer chez tous les banquiers. Il faut encore savoir à la douane si cela est prohibé ou si on peut les faire entrer en payant un droit. D’après ces informations faites à Paris, j’en irai choisir un bon et bien conditionner. Il y en a un chez Bunterbart tout prêt, et que Hulmandel et Duseck trouve très bon, ainsi que moi, et je pourrois en faire emplette d’après ta réponse. Si cela est prohibé, il faudroit avoir une permission du Directeur des Fermes ou d’un ministre. Enfin, c’est à Mr Chénot de se charger de cette affaire.
Je te renouvelle tous mes sentiments d’amitié et de tendresse, et si j’avois le bonheur de t’avoir entre mes bras, je t’en donnerois des preuves en te rapellant que dans 12 heures du moment ou je t’écrit, qu’il y a 30 ans que je n’ai cessé d’être ton très cher et meilleur ami.
A. D. Philidor
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