L116 — Londres, vendredi 5 février 1790

L116 — Londres, vendredi 5 février 1790

[A sa femme]

Londres, ce vendredy 5 février 1790.

Ma très chere et bonne amie,

Je n’ai point écrit à Silvestre pour qu’il t’avança les 212 L. 10 s. du quartier de l’opera, et c’est la dessus que tu dois donner le mois à tes Enfants. Cela m’inquiète ; je n’ai dans ce moment cy aucune autre ressource, étant si fort à court que je suis resté mercredy soir avant hier, après avoir payé mon dinner, avec 4 sols de France en poche. Heureusement que j’ai trouvé le soir un ancien châlant qui me devoit 4 guinées qui m’a payé. Je vais mettre à l’impression ma nouvelle Edition la semaine prochaine. Je me suis arrangé avec un Libraire qui en fera tous les fraix et qui me donnera encore quelque argent, et j’aurai pour mon profit en entier toutes les souscriptions que je pourrai prélever. Ainsi, je ne puis que gagner à ce marché. 

La différence ne peut être que du peu à beaucoup. Je m’en remets à la prévoyance de Silvestre pour que je ne sois pas dans le cas de perdre mes pensions par une négligence qui seroit impardonnable. Tu ne m’as pas accusé avoir reçu les 149 L. qu’on a dû te remettre. Je vais bientôt commencer les parties par mémoire. La ville commence à se remplir. J’ai appris quelque chose de bien surprenant hier, par un commis qui étoit chez un banquier et qui est à présent chez un autre même à la sollicitation de celui chez qui il travailloit. Mr de Calonne avoit exigé qu’il fût renvoyé pour avoir dit à plusieurs personnes que lui, Calonne, avoit placé sous trois noms postiches, dans les fonds d’Angleterre, 60 mille livres sterlings de rentes. Si le fait est réel, je ne m’étonne plus de la prodigieuse dépense qu’il fait ici. C’est assurément une des grandes fortune qui existe en Europe.

Tu diras à mon fils aîné que les pièces favorites sont ici : 1° la Partie de chasse, l’Avocat Patelin, le Bourgeois gentilhomme dont on retranche les deux derniers actes, l’Avare, et les petites pièces des variétés, et même Jeannot. Je prendrai avec moi le répertoire de le Texier et j’irai l’entendre lire souvent cet hiver. Sa manière est d’annoncer à chaque scène les acteurs qui remplissent le théâtre, mais il ne les nomme jamais en déclamant. Le son de voix différentes fait connoître les différens personnages. Il est assis devant une table et se retourne à droite ou à gauche, selon que les interlocuteurs peuvent être placés. Si il y a un bouquet ou d’autres choses à présenter, il a deux chaises à coté de lui, ou tout est préparé pour l’instant d’en faire usage. Dans les monologues, il se lève souvent, sur tout si une passion quelconque exige une véritable déclamation. Voilà les seules instructions que je puis envoyer pour le moment.

Les François abondent ici, et l’Ambassadeur donne des fêtes à nos fugitifs une fois par semaine, et généralement toute la noblesse accueils nos Aristocrates, sur tout les femmes, mais les hommes censés et sévère admire tout ce que fait l’Assemblée nationale et sont étonnés de la persévérance d’un peuple immense qui, sans contradiction, veut parvenir de jouir de sa liberté sous une constitution stable.

Je suis occupé à mettre mon manuscrit en règle, et je n’ai pas de temps à perdre. Je continue à me bien porter, si ce n’est une petite enflure au pied, à peu près comme celle que j’ai eu dans le temps de la prise de la Bastille. Je n’ai point la langue chargé et je ne me sens aucunement échauffé. Je te souhaite tous les contentements possible et je te réitère toujours mes sentiments d’amitiés et de tendresse, qui ne mourront qu’avec moi. Bien des choses à tout le monde, et sur tout à nos enfants. Je t’embrasse mille fois et suis pour la vie ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor


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