L114 — [Londres], vendredi 22 janvier 1790

L114 — [Londres], vendredi 22 janvier 1790

[A ma femme]

[Londres] Ce vendredy 22 janvier 1790.

Ma très chere et très bonne amie,

Je ne veux point déranger ton petit ménage et je continuerai la pension pour nos jeunes garçons. Je compte qu’avec cinq ou six Louis par mois, ta fille et toi peuvent être nourri, chauffé, etc., etc. Je suis dans ce moment sans argent et je ne prévois pas que je puisse t’envoyer des secours avant le mois de mars. Ainsi, prend tes précautions. Silvestre aura dû te remettre 149 L. 3 s. Je le prie en même temps de te laisser les 212 L. 10 s. du quartier de l’opera, sur quoi tu remettra à ma cousine et à nos enfants le mois de février. Il te restera sur ces deux objets 295 L. 13 s. Si au cas le quartier est retardé, écrit le moi sur le champ, parce que je prierai Silvestre d’avancer cet argent et il ne me refusera pas. Les avares sont de vilaines gens et, en vérité, je n’aurois jamais crû ma sœur capable d’une action aussi vile. Elle qui ne perd rien dans ce moment et dont les rentes sont assurés, au lieu que je perds véritablement 300 L. de revenu. 

Le sort de mon fils aîné m’inquiète toujours et ses affaires ne doivent pas pourvoir à ses besoins. Les places vont devenir plus rares que jamais. Il est encore jeune et si il vouloit travailler d’ici à l’hiver prochain, il pourroit se faire un sort dans ce pays cy, et voilà mon projet : il devroit s’occuper à lire et bien déclamer les comedies de Molière et celles qui sont en réputation, même celles des petits spectacles qui ont eu du succès. Le Texier, ici, gagne au moins 2 ou 3 mille Louis par hiver, et quand Philidor ne partageroit que la moitié de ce gain, il devroit être très content ; il auroit l’avantage de la jeunesse et de la figure sur le Texier, et mon nom lui serviroit infiniment. Les fraix ne sont presque rien, et je prendrois une maison avec un grand sallon pour les lectures, et nous pourrions vivre en famille, Philidor, ta fille et toi avec moi. Il s’agit seulement de savoir de ton fils si il se sent assez de force et de talent. Ce n’est point un métier de comédien, cela tient à la littérature, et le Texier est reçu par tout avec distinction. Les jours de fêtes, chez les grands qui ne donne pas de concerts, on y régale en lieu et place la compagnie d’une lecture de comedie françoise, et le Texier va gagner souvent ces 20 guinées qui est son prix.

Je continue à jouir de la meilleure santé et j’attend les chalans avec impatience. Je te renouvelle tous mes sentiments de tendresse et d’amitié, et suis pour la vie ton très cher et très bon ami.

A. D. Philidor

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