L108 — [Londres], mardi 24 novembre 1789
[A sa femme] [Londres] Ce mardi 24 9bre 1789.
Ma très chere et bonne amie,
J'ai reçu la lettre de mon fils et la tienne en datte du 16. Il faut qu'il y en ait eu d'égarés, car je te réponds d'avoir été trois postes sans en recevoir. Je suis arrivé hier de la campagne et j'en suis bien aise. Il y avoit si grande chère, deux excellents cuisiniers, gibiers, poissons, les meilleurs fruits et des vins les plus délicieux, que je ne suis pas faché d'être remis a la table frugale mais très bonne du comte de Bruhl. Je m'y suis fort amuser, attendu que la compagnie étoit assez nombreuse et des plus aimables. Je ne suis pas encore certain d'aller dans Stafford Shire le mois prochain chez milord Harrowby, et de la a Blenheim chez le Duc de Marlborough. Que va devenir Monsieur ? La comtesse de Balbi est ici avec une autre dame. Il y a au moins 20 femmes de qualités de France présentement a Londres. Je ne conçois pas que l'Assemblée nationale ne songe pas à quelques moyens pour empêcher cette émigration inconcevable. Il est absolument constant que le Duc d'Orléans n'étoit chargé d'aucune commission. Je te félicite d'avoir du pain facilement, c'est ce qui contribuera a la tranquillité. Ici, la récolte n'a pas été bonne en blé et le pain sera un peu plus cher, mais on n'en manquera pas. Notre club n'est pas encore ouvert, mais cela ne tardera pas. Je viens de me faire faire une bonne redingotte brune bien chaude dont j'avois besoin pour mon hiver, ainsi qu'une culotte de soye pour me parer.
Mes habits sont très bons et très propres. J'ai acheté également une paire de bas de soye noir. Je n'ai d'autres besoins présentement que de deux peignoirs, et de 3 ou 4 chemises de surcroit. J'espère que ton frere Silvestre t'aura avancé les 137 L. 10 s. qui te reviendront sur le quartier de l'opera du mois d'octobre. Je ne dois rien, ni en loyers, ni au tailleur. Il est vrai que je suis seulement avec deux guinée en poche. De ton côté, si tu t'ennuye un peu davantage de n'avoir plus de compagnie nombreuse a ta table, tu dois jouir au moins de n'être pas dans les diaboliques embarras ou nous nous trouvions journellement. Je te souhaite une santé aussi parfaite que la mienne, et je ne me sens aucune disposition pour une attaque de goutte. J'espère que Danican se porte mieux et qu'il prendra garde d'être plus sage et plus sobre en toute chose. Tu m'a mandé son indisposition seulement dans ta dernière lettre de Lundy 16 du courant, et selon la lettre de mon fils il sembleroit que j'en étois déjà instruit. Ainsi, tu vois qu'il y a eu des lettres d'égarés. Je reçois ta lettre d'humeur en date du 19 dans l'instant. J'espère que tu auras reçue ce même jour de mes nouvelles en date du 13, ainsy que ton frere Silvestre auquel j'ai écrit par la même poste. Je te conjure de ne point avoir d'humeur contre moi. La semaine dernière a été des plus orageuses, et il y a eu beaucoup de naufrages, ce qui empêche les paquet boats de mettre en mer régulièrement. Je t'embrasse de tout mon cœur et suis pour la vie, avec le plus tendre attachement, ton très cher et très bon ami.
A. D. Philidor
P.S. : Bien des amitiés à tous nos enfans.
Une chose très curieuses pour avoir une idée de la richesse du sol d'Angleterre : étant chez Mylord d'Egremont, un de ses parents et voisins a vendûs cette année la récolte de 30 acres (ou arpens) plantés de Houblons, 3 000 L. sterl. Les frais de culture montent à 600 L. : reste net 2 400 L. st.
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