L107 — [Londres], lundi 16 novembre 1789

L107 — [Londres], lundi 16 novembre 1789

[A sa femme] [Londres] Ce lundy 16 9bre 1789.

Ma très chere et très bonne amie,

Je regrette infiniment de n'être pas a Paris pour te souhaiter une bonne fête, mais je n'ai pas besoin de Sainte Elisabeth pour t'assurer que la fête journalière de mon cœur est la tienne. Je t'écris en avance, avec le chagrin de n'avoir pas reçus de tes nouvelles, la poste n'étant point arrivée. Je pars avec le comte de Bruhl pour Pethworth, chez milord d'Egremont, qui nous a mandés qu'il nous attendoit avec un Brochet pesant 25 livres. Je serai de retour samedi prochain et j'espère que je ne retournerai plus a la campagne de cet hiver. Je ménage autant qu'il m'est possible, mais je n'ai pu me dispenser de me donner une Redingotte et une culotte de soye, dont j'avois le plus grand besoin pour mon hiver.

Tous les virtuoses arrivent dans ce pays. Jarnowick et Viotti sont arrivés. Le dernier, qui n'avoit jamais voulu jouer en public en France, est résolu de faire usage de son talent pour gagner de l'argent ici. Je jouis de la meilleure santé et je t'en souhaite une pareille. Mr de Calonne me paroît avoir abandonné les Echecs pour une affaire désagréable qui lui est arrivé chez Milord d'Egremont : un Mr Dutens, Ministre du Saint Evangile, avoit commencé une partie avec lui avant dîner et Mr de Calonne avoit deux pièces de plus lors qu'on servit. On laissa l'Echiquier et après le dîner Mr de Calonne dit au Ministre : « quitté cette partie qui est perdu sans ressource ». Le bon curé répliqua : « Il faut voir ! ». Et enfin, Mr de Calonne, ayant peut être trop bû de vin champagne, perdit la partie. Il en fut si en colère qu'il prit la main du curé et lui serra le pouce si fortement que le pauvre Ecclésiastique crut avoir le pouce démit. Il quitta la compagnie et monta dans sa chambre. Mylord d'Egremont alors fut le chercher pour le ramener et faire la paix avec Mr de Calonne. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce bon curé a été, de tous les temps, son meilleur ami dans ce pays. Je suis fâché pour Mr de Calonne que cette histoire soit connue de tout le monde, parce que cela prouve son caractère ambitieux et altier. C'est peut être à cette histoire que je puis attribuer son silence envers moi. Au reste, je ne manque pas d'amis dans ce pays, et je puis parfaitement me passer de sa société.

Je suis enchanté de savoir que tout va bien chez nous, et nos aristocrates réfugiés ont la rage dans le cœur de ce que la guerre civile n'aura pas lieu. Je te prie, ma chere et tendre amie, de me donner des nouvelles au plus tôt de la commission que j'ai donné a ton frere Silvestre de faire ma soumission pour le quart de mon revenu. Je suis, avec la plus tendre [amitié] ton très cher et très bon ami.

A. D. Philidor

P.S. : Embrasse bien Lise de ma part pour sa fête que je n'oublie pas plus que la tienne, et bien des amitiés a tous nos enfans, parents et amis.


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