L091 — [Londres], 17 mars 1789

L091 — [Londres], 17 mars 1789

[A sa femme]  

[Londres] Ce 17 mars 1789.

Je suis au désespoir, ma chere et tendre amie, de te faire éssuyer des retards. Je suis le plus malheureux des hommes. Je t’envoye ce que j’ai en poche. Tu pourra en recevoir autant dans huitaine et dans 15 jours, tu recevra, j’espere, beaucoup mieux. Tu chargera mon fils ainé ou Danican d’aller a la dilligence, rue Notre Dame des Victoires, Lundy prochain, a son arrivée, il demandera Mr Saint George, et probablement il faudra qu’il donne sa quittance. Ce n’est pas Deslandes qui m’a écrit, c’est Mr Puissant lui même. Mme de Marcantelli a reçu son passeport de la police. On lui avait envoyé de Calais a Londres et je l’ai vu moi même. Elle ne va jamais au spectacle. Elle ne connoit pas même Saint Cloud et elle n’a été qu’une fois a la comédie italienne, et une fois aux Beaujolois pendant deux années qu’elle a demeuré a Paris. Elle vivoit a Montrouge la plus part du temps, et elle m’a parlé d’une vieille dame chez qui Mme Doublet alloit quelques fois, et de Mr Charier, je crois que c’est a peu près le nom. Mais tout cela n’empêche pas de prendre un ami qui fournit aux besoins de la vie sans donner dans le faste. 

Voila ma profession de foi sur le compte de Mme de Marcantelli. Cependant, il est possible de savoir sa demeure par Mr Guiard ou Gérard, qui est un des Directeurs de la Compagnie des Indes. Si mon fils aîné, dans ses connoissances, peut me déterrer ce que je demande, il me fera plaisir. Elle ne fait point usage du rouge, excepté qu’elle ne soit en parure. Je suis très faché de l’état malheureux de Mr Colin, et charmé de son succès. Les papiers anglois confirme la chûte de Sédaine dans la Barbe bleüe. Savoir si il y aura une résurection.

Tout commence a reprendre un peu de vigueur ici, depuis que l’on a annoncé la convalescence du Roi. On a fait des illuminations superbes. Malgré tout cela, le Roi est fou et le Dr Willis a force de craintes ; et avec les 4 hommes fort qui lui servent de valets de chambre, qui le suivent des yeux dans tous ses mouvemens, on lui a fait recevoir a Kew, petitte maison, a 10 Miles de Londres, les ministres étrangers. On va l’établir a Windsor, et sous prétexte que sa tête est encore foible, on ne le fera pas paroître en public ni s’occuper d’affaires. On lui fera signer tout ce qu’on voudra pour l’administration des affaires nationales, et c’est la Reine, dans ce moment cy, avec l’aide de Pitt, qui gouverne l’Angleterre.

Je te réitère tous mes sentiments d’amitié et de tendresse, et suis pour la vie ton très cher et très bon ami.

A. D. Philidor


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