L080 — [Londres], mardi 3 juin 1788
[A sa femme]
[Londres] ce mardi 3 juin 1788.
[…] J’ai reçu ta lettre hier avec la nouvelle notte de La Houssaye. Je l’ai remis ce matin au père Smith, lequel m’a promis de regarder les deux années 70 et 71. Mon Carmen a été très bien reçu, mais Richer me manquoit, et la foule n’étoit pas très grande. Les papiers en ont dit du bien, et voilà tout ce qui pouvoit m’intéresser. La chaleur et le beau temps attire tout le monde a Vauxhall et à Ranelagh, et les spectacles vont incessament finir.
Le parlement se séparera du 10 au 12, ainsi, tu vois que je ne songe qu’a graisser mes bottes. Je compte payer Martini cette semaine, ce qui ne me ramenera pas bien riche a Paris. Je me suis fait faire un habit pour ne paraitre toujours avec le même, mais dans la plus grande simplicité. Mr de Calonne est marié avec Mme d’Harvelley. Les papiers prétendent que la cérémonie a été faite a Bath. Comme il revient ce soir en ville, je saurai demain matin par lui même si la chose est réelle. Je suis occupé dans ce moment a courir pour ramasser les souscriptions du Carmen. Il y a des éloges étonnant dans toutes les gazettes au sujet des trois parties sans voir que j’ai jouée samedi dernier. Ils disent que la netteté de nos idées augmente avec mes années. Il est vrai que jamais je n’ai eu la tête aussi nette, car je jouais plus vite que mes adversaires : le comte de Bruhl, Mr Atwood et Mr Mazères étoient mes combattans. Je jouais a but avec le comte, et je donnois le pion et le trait aux deux derniers. J’ai gagné Mr de Bruhl et Mr Atwood. Mr Mazères m’a gagné par le fort de l’avantage, car je n’ai fait la moindre faute. Je te félicite d’avoir été payée du baron Grimm, et j’espère que ton frère aura soin de veiller que la souscription de la Reine et de Monsieur soit payé. Au moins il me l’a promis avant son départ.
Voici un avertissement qui étoit hier dans tous les papiers et il n’est pas trop drôle pour que je m’en garde le silence. « Le chevalier John Guilfort offre une fortune de 192 mille livres sterlings à une femme qui voudra l’épouser, laquelle n’aura que 300 L. de bien, aux conditions qu’elle soit grosse de 3 mois de son dernier mari. S’arranger pour prendre les arrangemens d’entrevue, etc. à son château proche Stirling en Ecosse. » C’est un homme qui veut être assuré d’avoir un héritier, ou veut priver ses parents de son bien ; il ne peut subsister d’autres raisons.
Je ne crois pas être a Paris avant le 20. Aime moi comme je t’aime et crois moi pour la vie ton très cher et très fidel ami.
A. D. Philidor
Source : « Copie d’un extrait de lettre publié par Arthur Pougin dans La Chronique Musicale, 1875. »
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