L077 — [Londres], mardi 20 mai 1788

L077 — [Londres], mardi 20 mai 1788  

[A sa femme]  

[Londres] Ce mardi 20 may 1788.

Ma très chère et tendre amie,

J’ai reçu ta lettre en datte du 15 et cela m’a fait plaisir, parce qu’elle me prouve que tu ne me boudes pas. Je t’écrit celle cy en courant et mourant de fatigue. Nous avons débrouillé aujourd’huy nos comparses et convenus des emplacemens, tant pour l’orchestre que pour les chanteurs. Cramer me paroit mettre un zèle singulier pour que je sois content. Il doit être aussi fatigué que moi de cette matinée ; nous avons été sur nos jambes depuis 10 heures jusqu’à 3 ; et tout en me reposant, je vais composer une marche pour faire entrer en place 1° les Soldats, les Licteurs, les Sénateurs, les vestales, le peuple, les jeunes garçons et les jeunes filles, nos prêtres, prêtresses, Horace, etc., etc. 

Il n’y a pas de méchancetés qu’on ne mette en oeuvre pour traverser Le Texier dans son exécution, mais tout ira bien. Je me porte a merveille et je me trouve encore jouissant de la vivacité de mon jeune âge. Ce n’est pas l’interêt, assurément, qui me fait agir, tu peux bien le penser d’après mes Honoraires, mais, si cette fête réussit, ce sera un laurier de plus sur ma tête.

Ton frère est toujours le même, c’est a dire il ne veut rien voir ni rien connoître : il aime mieux s’ennuyer tout seul que de chercher les moyens de s’amuser, et il s’en retournera a Paris sans avoir vû Londres et toutes les choses qu’on lui a proposé d’aller voir. Tu me mandes que tes frères t’ont dit qu’ils faisoit un grand sacrifice de rester pour le Carmen, cela est vrai, mais ce sacrifice est payé 20 guinées et c’est quelque chose, sans l’honneur qu’il gagnera a cette fête, ou il chantera devant la 1re noblesse. On propose déjà 30 guinées pour un billet. Je ne pourrai pas en avoir, ni Le Texier, et personne n’en pourra avoir pour de l’argent. J’attend avec impatience l’avis de reception de la lettre de change que je t’ai envoyée, ainsi que ma quittance pour le baron de Grimm. Je t’en écrirai plus long une autre fois, mais le tems me presse et je n’ai que celui de t’assurer pour toujours de mon tendre attachement et du desir que j’ai de t’embrasser et te renouveller de vive voix que je suis pour la vie ton meilleur et très fidel ami.

A. D. Philidor

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