L076 — Londres, vendredi 9 mai 1788

L076 — Londres, vendredi 9 mai 1788

[A sa femme]  

Londres, ce vendredy 9 de may 1788.

Ma très chere et très bonne amie,

Comme je suis certain que la lettre de change n’est payable que le 20, c’est la raison qui m’a fait retarder l’envoy des fonds dont tu aura besoin. Demain, je jouerai deux parties sans voir les deux Echiquiers, ce qui me procurera 12 ou 15 guinées, et je verrai demain ce qui aura été délivré de souscription chez le md de musique, et tu peux bien être assuré que je ne te manquerai pas mardi prochain. Je choisis cette maniere de préférence de demander de nouveaux accompte sur la souscription des Echecs. Enfin, j’ai déterminé ton frere a resté pour l’exécution du Carmen. Je lui fais donner 20 guinées. La cabale italienne et autres ont manqué nous rendre impossible cette éxecution, mais tout est surmonté et je fais copier les rôles et les parties de chant sur des Rouleaux. 

C’est un François qui est l’inventeur de cette fête, un compositeur françois, un chanteur françois : tu sens combien cela est douloureux pour bien du monde. Nous répéterons le jeudi 22 et le Dimanche 25. J’ai tous mes chanteurs engagés. C’est la Storaci qui me chantera : je lui fait donner 20 guinées. Elle est très excellente musicienne et je n’aurai jamais été mieux chanté, tant pour les Duos, Quator, etc. J’ai un Tenor Anglois très bon, nommé Harrison, qui aura 10 guinées ; un Basso Anglois, nommé Parry, très bon musicien, aura 6 guinées. Cramer se charge de l’orchestre qu’il choisira bien, car il m’est entierement dévoué. Je te répond que les Gazettes étrangères donneront des détails d’une fête aussi belle et aussi neuve. Le Panthéon est le plus bel endroit pour donner une fête et Le Texier, qui est l’ordonnateur, fait faire une décoration superbe, et il m’a assuré que c’étoit plus tôt par honneur que par intérêt qu’il s’étoit chargé de cette affaire. Enfin, ma chere et tendre amie, je voudrois te tenir entre mes bras pour te prouver la joye ou je suis d’être exécuté de cette maniere. C’est une époque heureuse pour ma réputation. Le chevalier Gallini, Directeur de l’opera, veut m’engager a faire un opera pour l’année prochaine et il me paroit que Marchesi, par ses petitesses, a une haute idée de mon savoir faire, car il m’a dit qu’il auroit été enchanté de pouvoir lui chanter a cette fête, même gratis, si ses engagements avec l’opera pouvoient lui permettre.

J’ai eu a essuyer beaucoup de mauvaise humeur de la part de ton frere pour l’engager a rester. Il ne veut rien voir. Il ne veut allez nulle part. Assurément, c’est le véritable moyen de ne pas s’amuser. Mais, comme son concert ne lui a pas rapporté grand chose et que des malins pourroient dire en France qu’il n’a pas réussi a Londres, j’ai insisté et je lui ai prouvé qu’il étoit de son honneur de ne pas partir sans s’être fait entendre a toute la noblesse assemblée, car ce sera un auditoire comme il est impossible de pouvoir en rassembler une pareille dans aucun paÿs. Tu peux être très certaine, je te le répéte encore, que je t’enverrai mardi un billet de change. Je desire ardemment que tu reçoive des nouvelles d’Allemagne ou de Versailles. Mme d’Haverley arrive aujourd’huy pour y passer l’été et l’automne avec G. Pierre. Je t’embrasse de toute mon ame, et suis avec la plus tendre amitié ton très cher et très fidel ami.

A. D. Philidor

Bien des amitiés a tout le monde.

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