L071 — Londres, mardi 8 avril 1788

L071 — Londres, mardi 8 avril 1788

[A sa femme]  

A Londres, ce mardi 8 avril 1788.

Ma très chere et tendre amie,

J’attends avec impatience de tes nouvelles ; les vents sont contraires, et si Richer n’avoit pas passé la mer il seroit encore a Calais, puis qu’il n’est pas arrivé de poste depuis son débarquement. Le prince de Galles a très bien accueilli Richer, vendredy dernier chez Mr de Calonne, ainsi que la Duchesse de Devonshire. Ce prince, tout a fait aimable, quand Mr de Calonne m’a présenté, a commencé par me dire : asseyez vous, Philidor, les gouteux ne doivent pas rester debout. - Mais Monseigr - Asseyez vous, je vous l’ordonne ; et toutes les fois que je me levois étant à côté de lui au clavecin, il me prenoit pour me remettre sur ma chaise. 

La Duchesse de Devonshire a dit à Mr de Calonne qu’il falloit faire faire un bon bénéfice entre eux à ton frere ; il a chanté au concert des Dames dimanche dernier, et il a fait le plus grand plaisir et ce qui m’en a fait beaucoup, c’est que l’orchestre l’a très fort applaudi. Le grand Marchesini est tombé a son début samedy dernier, ainsi que l’opera : la musique ni les paroles ne sont bonnes ; Marchesi a chanté toujours un grand quart de ton plus bas que l’orchestre ; il paroit cependant un grand musicien et a des tournures savantes, mais il fait des pétarades et des roulades dans le récitatif qui me paroissent des extravagances.

Revenons à nos moutons, il me faut envoyer 40 Exemplaires du Carmen seculare avec les titres dont tu mettras 4 frontispices pour les 4 que j’attends. Je ne puis éviter d’être fouillé a la douane et de payer les taxes sur les Estampes, mais c’est peu de choses. Je crois que j’aurai une ou deux éxécutions du Carmen pendant le séjour de ton frere a Londres, par souscription. Vestris et Gardel font tourner les têtes à l’opera dans le pas de 4 de Panurge. Les quarante Exempl. du Carmen il faudra les mettre dans de la toile cirée et ensuite dans une caisse de bois de sappin ; je tiens à la toile cirée pour les préserver de la pluye ou de l’humidité. 

Il faudra m’en faire l’envoy aussitôt cette lettre reçue, a mon adresse, et les mettre au bureau de la diligence dans notre quartier, et non ailleurs, c’est à dire rüe Notre Dame des victoires pour que cela parte par le Wagon ou le fourgon, attendu que cela coute plus de la moitié moins que par la diligence. J’écris par cette même poste au Sr Lawalle pour qu’il t’envoye les partitions que je demande. J’amuse autant qu’il m’est possible ton frere et j’espere qu’il n’aura pas le temps de s’ennuyer d’ici a quelques jours.

Je me porte a merveille et je n’ai plus d’engourdissemens ni de foiblesse, et je commence à courir comme à mon ordinaire. Je souhaite ardemment que tu aies recu des nouvelles de Versailles et du Baron Grimm et d’abord que j’aurai reçu les exemplaires que je te demande j’enverroi quelques jours après, à Mr Martini ses honoraires, que je te ferai tenir par un billet de change pour que tu lui remettes toi même en lui faisant des remerciemens de ma part.

Je te renouvelle toutes mes protestations d’amitié, d’amour et de tendresse et suis pour la vie ton très cher et très fidel ami.

A. D. Philidor

Ton frere me charge de t’assurer de toute son amitié il écrit régulièrement à Mme Henri, ce qui me prouve sa constance. Bien des amitiés a tout le monde, enfans, parents et amis.

Ne laisse pas Mr Lawalle se charger de l’envoy des 40 ex. parce que les domestiques ou commissionnaires pourroient se tromper. Je m’en rapporte à toi pour que cela soit remis au bureau de la diligence dans notre quartier, et tu n’envers rien à Paris. Mais il faut bien expliquer que c’est par le fourgon, et non par la diligence.

Source indiquée par l’édition : Paris, Catalogue Charavay, n° 39396, Vente février 1982.

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