L067 — Londres, vendredi 21 mars 1788
[A sa femme]
Londres, ce vendredy saint 21 mars 1788.
Ma très chere et charmante amie,
J’ai reçu hier ta lettre et celle de Richer. Il m’est impossible de lui faire réponse parce qu’il sera en route quand tu recevra cette lettre. J’ai tout arrangé pour sa reception en arrivant a Londres. Au bureau de la diligence, on le fera monter dans un fiacre et on l’amenera chez moi. Comme j’ai trois chambres, on mettra un lit dans l’une et mon sallon sera la chambre comune pour se chauffer et recevoir compagnie. Il ne lui en coutera qu’une demie guinée par semaine et j’aurai une chambre au 3ᵉ qui nous servira pour nous faire coëffer, mettre les malles, le linge salle, etc. etc., Mʳ Mahon de Villarcaux est venu me voir et il pourra te certifier que je me porte a merveille. Tu a bien fait de donner les 2 Exemplaires sur grand papier a Mʳ Grimm. Ainsy, je n’en attend que 4. Cela me suffit, puis que je n’en ai besoin que de deux : l’un pour le prince de Galles et l’autre pour le Duc de Gloucester. Je souhaite que tu sois contente du présent de la Reine. Celui de Monsieur ne peut pas être bien considerable. Le roi de Prusse, probablement, enverra quelque chose. Ainsy, je m’en raporte entierement a toi pour faire ce que tu jugera pour le mieux. Je désirerois que tu puisse te donner une demie douzaine de chemise et payer 400 L. a Mʳ Puissant qui te donnera quittance de deux termes, ayant reçu 500 L. pour les deux derniers qui ont été payé.
D’Aujourd’huy en 8, je t’enverrai mon certificat de vie pour aller recevoir le quartier de ma pension de l’opera. Cela se paye le 5 ou le 6 d’avril. Les comptes du Sʳ Lawalle m’ont satisfaits et il me paroit absolument de bonne foi. Je vais annoncer demain a Gros P[ierre] que Richer vient nous voir, car aujourd’huy c’est jour de poste et il ne voit personne. Marchesi ne débutera que mardi 1ᵉʳ avril. Ainsy, ton frere assistera a ce début selon toutte probabilité et je suis très assuré que Richer, parmi les femmes, l’emportera sur toutte l’Italie. Tout le monde dans ce temps ici est a la campagne, ainsy je suis toujours en attendant que ma souscription aille un peu. Au reste, comme il y a déjà plusieurs amateurs qui m’ont demandé si on pouvoit en exécuter différens morceaux dans les concerts et qu’on a presque oublier depuis huit ans l’éxécution du Carmen a Londres, je pense que j’en vendrai beaucoup d’Exemplaires lorsque l’ouvrage aura été entendu. Je ne suis encore qu’a 15 dans ce moment, mais je compte sur le Prince de Galles et le Duc de Gloucester, et deux ou trois grands seigneurs pour lesquels je ferai relier des partitions afin qu’ils en payent les fraix. Je te prie instamment de songer a ta santé et de mettre de la tranquillité dans tous les embarras ou tu te trouve. J’ai vu ce matin Hullmandel qui m’a dit que le piano forte pour Mʳ Adam seroit pret a partir sous huit jours. Tu devrois engager ton frere Philémon de demander a Mʳ de la Boullaye la permission de l’adresser chez lui et de m’envoyer exactement ses titres pour qu’il n’y ait aucune difficulté au cas que Mʳ Adam n’ait personne a qui le faire adresser.
Je te renouvelle touttes mes protestations d’amour, d’amitié et de tendresse, et suis pour la vie ton très cher et très fidel Epoux.
A. D. Philidor
Embrasse nos chers enfans et bien des amitiés a tous nos parents, parentes, amis et amies. Je r’ouvre ma lettre, ma chere amie, pour te dire que j’ai beaucoup plus de souscripteurs. J’ignorois ceux de la cité. Le Carmen n’est point oublié. Un Chevalier Baronet, grand amateur de la musique a grand choeur, sort de chez moi pour me proposer de faire executer mon ouvrage sans courir aucun risque que celui du profit.
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