L066 — [Londres], mardi 11 mars 1788
[A sa femme]
[Londres] Mardi 11 mars 1788.
Il est bien étonnant, ma chere et très bonne amie, que tu aies passé deux postes sans me donner de tes nouvelles. Hier, la poste du 3 et celle du 6 sont arrivées et je n’ai point de lettre. Ta derniere est en datte du 27 février. J’ai dinné hier chez Gros Pierre [Mʳ de Calonne] avec plusieurs de mes anciens amis, et nous dînerons chez le comte de Bruhl cette semaine avec une compagnie plus nombreuse. Tu dois être dans les grands embarras pour la distribution des partitions du Carmen. Cependant, je joindrai une commission a tes embarras, que je te prie de faire le plus vite possible après la reception de ma lettre. Le Prince de Galles auroit envie de connoitre quelques morceaux du Carmen, et j’ai communiqué a mes bons amis un projet qu’ils ont approuvé, et le voici : c’est de faire présent a son A.R. d’une de mes partitions avant le temps promis de la souscription, et le prince sera très flatté de ce cadeau, lequel me sera bien payé et lui fera encourager personnellement ma souscription. Je dois avoir six partitions sur du grand papier.
Il faudroit me les envoyer sans perdre un moment, bien empaquetés dans 2 ou 3 feuilles de papier Gris, et par dessus une double enveloppe de toile cirée, et mettre a la diligence ce paquet a mon adresse a Londres : Bury Street, n° 6 ; Saint James. Il n’est pas nécessaire d’en payer le port a Paris si tu peux t’en dispenser, et il faudra joindre dans le même paquet une partition de La Belle Esclave, avec les parties séparées et un poème. Le Texier, qui continue ses lectures avec le plus grand succès, donne gratuitement a la 1ʳᵉ noblesse des représentations d’amitiés sur son petit théâtre, des operas comiques, et il désire faire entendre chez lui ma Belle Esclave. Cela ne peut qu’être avantageux pour la vente de la partition et même pour ma souscription du Carmen. Tu n’as pas besoin de communiquer a mon Epouse [nom codé ?] tout ce que je te mande. Ainsy, je compte sur ton zele a remplir mes desirs, et si au cas les Estampes n’étoient pas partis, tu en joindrois deux ou trois dans le même paquet, qui n’étant pas ployé, seroient beaucoup plus belles, pour donner aux amateurs de gravure l’idée de mon frontispice.
Je continue a bien me porter. La goutte est passée totalement, mais la gelée qui continue depuis le 5 très vigoureusement empêche mes nerfs de reprendre toute leur activité, et j’attend le dégel pour pouvoir courir comme un lièvre. Je mene une vie des plus exemplaires : le matin, entre 9 et 10, je déjeune de bon appétit avec du pain et du beurre et mon thé, j’écris ou je vais faire des visites. Je rentre a 3 heures pour faire ma toilette, a 5, je me mets en marche pour le dinner, a 8, je me rends au club ; j’en sors a onze heures et demie ; je rentre chez moi ou je bois trois verres de vin seulement et je me couche. Cela n’est pas fort gay, mais je m’en dédommagerai a mon retour ou j’aurai toujours le bonheur de retrouver soir et matin la compagne qui partage mes chagrins et mes plaisirs.
Je suis bien impatient de recevoir de tes nouvelles. Je t’avoue que cela me donne de l’inquiétude sur ta santé, et que cette nuit je n’ai pas dormi comme d’usage. Je n’ai rien a te mander de nouveau si ce n’est que je t’aime plus que jamais, et que je serai toutte ma vie ton meilleur et plus tendre ami et fidel Epoux.
A. D. Philidor
Bien des amitiés à tous nos enfans, parents, parentes, amis et amies.
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