L065 — [Londres], vendredi 7 mars 1788

L065 — [Londres], vendredi 7 mars 1788

[A sa femme]

[Londres], ce vendredy 7 mars 1788.

Je te ruine en port de lettre, ma chère et très bonne amie, mais je suis bien aise de t’annoncer que j’ai la permission du Prince de Galles et du Duc de Gloucester de mettre leurs noms en tête de ma liste de souscription si bien que je n’ai plus rien qui m’arrête pour annoncer dans les papiers publics mon ouvrage. Je voudrois bien que tu m’envoyasse de la même manière deux frontispice absolument achevés comme on a fait pour l’épreuve dans une enveloppe. Le Prince de Galles a envie de me connoitre et le Duc de Gloucester lui a dit hier a la cour beaucoup de bien de mon Carmen. Gros P. chez lequel j’ai dinné hier m’a dit que la 1ʳᵉ fois qu’il y auroit de la musique chez le prince que j’y étois invité. Jamais personne n’a été autant honoré dans ce pays ci. 

Le Roi, la Reine, toute la famille royale et toutte la noblesse lui donnent des marques de distinctions et d’amitié. Nous avons dinné tête à tête et il m’a paru très content de ma société, il m’a reconduit chez moi et en me quittant, il m’a serré les mains de bon cœur. J’espere que son séjour dans cette ville me sera très utile pendant mon voyage, la plus part de mes amis sont des siens. Le Roi hier lui a demandé : Croyez vous que Mʳ P. réponde a votre m[issive] ? — Oui Sire assurément. Hé bien je parie le contraire, je l’ai vu ici et il m’a l’air trop endormi et trop lourd pour faire une bonne réponse. Cette conversation a fait rire bien des courtisans à la cour.

Je continue a jouir de la meilleure santé, l’enflure des chevilles est passé, je n’ai plus qu’une petite foiblesse des nerfs dans les endroits où la goutte m’a persécuté, ce sera l’affaire de 3 ou 4 jours tout au plus. Je te recommande, ma chere amie, de ne donner à Lawalle l’Ecuyer que le nombre juste de titre qu’il lui faudra pour chaque exemplaire, c’est un moyen certain de n’être pas trompé par les Imprimeurs. Enfin j’attends avec impatience des nouvelles de la distribution des livres de la Reine et de Monsieur et je compte que Richer se chargera de cette commission. Je ne trouve pas cher 24 L. de reliure, il est bien vrai que dans la situation où tu te trouve tout est trop cher, je voudrois posséder une grande fortune pour te l’offrir entierement, tu ne doute pas de ma façon de penser, mais j’espere qu’à mon retour nous serons un peu moins malheureux et que nous pourrons nous trouver à peu près au courant de nos affaires. Le luxe de ce pays est inconcevable et l’on ne trouve presque pas de mendiants dans les rues, pour la campagne, il n’y en a point du tout. 

Lady d’Egremont est à Bath pour sa santé jusqu’à la fin du mois ce qui fait que la maison du comte de Bruhl n’est toujours pas celle du véritable amphitrion. Gros Pierre prétend que si Richer pouvoit obtenir un congé pour venir passer seulement le mois d’avril a Londres qui lui feroit gagner au moins 500 Louis sans paroitre en public. Ce seroit en privé chez la Reine, le Prince de Galles et plusieurs femmes de la première qualité, et je lui écris en conséquence par cette même poste.

Je vais m’acheter demain encore 3 chemises ce qui me mettra en état de passer mon voyage blanchement, je préfère cette dépense à toute autre, mes habits étant encore assez propre. Je te renouvelle tous mes sentiments de tendresse et d’amitié et te proteste de garder ma bonne santé pour toi seule, t’aimant plus que moi même, je t’embrasse mille et mille fois et suis pour la vie ton très cher et véritable ami.

A. D. Philidor

Source : Copie d’une lettre donnée à Mᵐᵉ Violette, petite-fille du dernier Arlequin, Charles Antoine Bertinazzi dit Carlin, ami de Philidor.


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