L062 — Calais, dimanche 17 février 1788
[A sa femme]
Calais, ce dimanche 17 février 1788.
Toujours, ma chere et bonne amie, habitant de Calais, les vents étant contraires. Je me porte à merveille. Je suis remis des fatigues du voyage. Mes pieds sont beaucoup moins enflés que quand j’ai quitté Paris, aussi je me suis mis au lit hier a six heures du soir, et j’y suis resté jusqu’à dix ce matin.
Je vais te faire le récit de mes aventures mercredi, a la table d’hôte, au souper, on m’a nommé : quatre officiers du régiment de Viennois qui étaient des convives, ont commencé par m’accabler de complimens. Je n’ai pas plutot été dans ma chambre pour me coucher, que le major du Régiment, accompagné de plusieurs officiers, sont venus m’inviter a diner le lendemain avec le corps. J’ai accepté, le diner a été splendide, justement il se trouve ici une troupe de comédiens, Bognoli est à la tête, et après le diner, comme il n’étoit pas jour de spectacle, on a fait venir les musiciens de l’orchestre et les comédiens m’ont régalé des différens morceaux de mes opéras comiques en ne cessant de boire à la santé du compositeur français. Aujourd’huy, on me donne Tom Jones précédé de La Chercheuse d’Esprit.
On a mis sur les affiches que l’auteur honoreroit de sa présence le spectacle. Mʳ le Commandant m’a envoyé prier de venir dans sa loge et je ne pus refuser. Si au cas je partois ce soir, cela ne pourroit être qu’a huit heures du soir et je crois que ce ne sera que pour demain matin si le vent nous le permet. C’est sur un paquebot anglais où mon bagage est envoyé et je passerai avec un bon capitaine. N’oublie pas de m’écrire à Londres mercredi. Je t’embrasse de toute mon âme et suis pour la vie, avec la plus tendre amitié, ma très chere et bonne amie, ton très zélé serviteur.
A. D. Philidor
Source : Copie d’après une lettre donnée, en mars 1859, au vicomte de Lastic. Paris, Catalogue Charavay, n° 170, vente octobre 1871.
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