L061 — Londres, mardi 22 mai 1787
[A sa femme]
Londres, ce mardi 22 may 1787.
Ma très chere et très bonne amie,
Je ne vois point de moyen pour que l’abbé de la Chapelle puisse réussir dans son projet. Le seul qu’on pourroit trouver, ce seroit de procurer a sa niece la connoissance de quelques dames angloises qui voyageroit a Paris. Mais jamais on ne se chargera d’une demoiselle qu’on ne connoit pas et dont l’humeur et le caractère peut ne pas convenir malgré tous les talents possible. Je ferai a mon retour ce que je pourrai pour faire completter la souscription du buste de Sacchiny.
J’attends samedy prochain avec impatience. Ce sera le dernier dinner a notre club, et je saurai a peu près a quoi se montera ma souscription. Je ferai la semaine prochaine les emplettes que ma richesse me permettra. Je voudrois déjà être a lundy 4 de juin qui est le jour que je compte partir. La route ne me paraitra pas longue en songeant a toi et au plaisir que j’aurai de te revoir. Voici la derniere lettre a la quelle tu pourra me faire réponse. Tu sera a Saint Cloud le 27 et le même soir tu m’écrira un mot de la manière dont s’est passé la cérémonie de notre chere Elise, que je te prie d’embrasser de ma part. La poste du 28 de Paris doit être ta derniere. Ainsy, veille que cette derniere lettre soit mise de bonne heure au bureau. Je suis bien aise que notre cher docteur soit en route. J’aurai le plaisir de pouvoir le remercier a mon retour. Je te recommande l’économie, ma chere amie, pour éviter les chagrins que nous ont causé notre peu de fortune. Je savois parfaitement qu’on payeroit sur ma procuration, et que sur un certificat de vie on auroit pu faire des difficultés. Nous verrons a mon retour a faire pour le mieux pour placer notre Frédéric. Martini, avec qui j’ai dinné samedy dernier sur un turbot et des maquereaux, te fais ses compliments. Il ne pourra partir que le 10 ou le 12 de juin.
Voilà le Roi raccommodé avec le prince de Galles a la grande satisfaction de la Reine. Le Roi a envoyé hier un message au parlement pour le prier de payer les dettes de son fils. Demain mercredy, le parlement accordera deux cent mille livres sterl. pour les dettes, soixante milles st. pour faire achever son palais, et une petite augmentation sur son revenu qui sera alors de 70 mille livre sterling, si bien que, le jour de la naissance du Roi, le prince paroitra a la cour qui probablement sera une des plus brillantes possible. Je ne verrai point tout cela car, a 5 heures du matin, je compte quitter Londres, et Dieu veuille que ce soit pour n’y plus revenir. Voici une anecdote du jour qui peut donner une idée du caractère des Angloises : le Lord Foley a obtenu un divorce avec sa femme qui avoit pour amant le Lord Petesborough. Tout le monde croyoit que le Lord Petesborough l’épouseroit après la sentence prononcé. En effet, il a offert sa main a Lady Anne Foley. Mais celle cy étant divorcé lui a dit que, tout bien considérer, qu’elle aimoit mieux son dernier mari que lui, et en effet, elle a écrit au Lord Foley une lettre d’amitié, et elle se détermine a être la maîtresse de son dernier mari plus tôt que de se [marier] avec le Lord Petersbourough.
Je me suis donné un froc avec deux gillets, cela me revient a près de 5 Louis, mais jamais je n’ai été mieux habillé. Ce sera mon habit d’été a Paris. Je ne cesse de songer a toi, et le temps me paroit bien moins long quand je songe qu’avant trois semaines, et peut être dans 18 jours que j’aurai le plaisir de t’embrasser et te répéter ce que je t’ai dit si souvent que je serai toutte ma vie avec la plus vive tendresse ton très cher et très bon ami et très attaché serviteur.
A. D. Philidor
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