L054 — Londres, mardi 10 avril 1787

L054 — Londres, mardi 10 avril 1787

[A sa femme]

Londres, ce mardi 10 avril 1787.

Ma très chere et très bonne amie,

Je suis bien chagrin de ce que ta santé a de la peine a se rétablir, et je partage touttes tes peines. Je t’invite a suivre rigoureusement les ordonnances de notre cher Docteur Doublet, auquel je te prie de renouveller tous mes sentiments de reconnoissance et lui demander si il a besoin de quelques livres. Danican aura peut être la goutte, mais je crois que, dans ce moment, c’est de la sagesse et abstinence, avec du lait pour prévenir la pulmonie. Voila la véritable maladie dont il est menacé. Je songe toujours a Philidor. L’ami de Mr de la Borde, qui lui a écrit, ne sera a Paris qu’a la fin de juin, et ce galant homme me donnera a mon retour la connoissance d’une femme jeune et belle chez qui Mr de la Borde va très souvent, et elle me donnera a dinner chez elle avec Mr de la Borde. 

J’ai vu Martini et nous avons dinner ensemble ; je lui ai offert mes services. Si au cas je puis lui être bon a quelque chose, j’exigerois que Philidor m’envoyat au plus vite une notte des fonds les plus avantageux sur une tête ou sur deux, et savoir si les rentes viageres sont susceptible d’être saisie ou non : c’est un gentil homme qui a envie de placer sur la tête de son frere 10 000 L. sterling ou 20 000 L. st. Je l’ai assuré qu’on ne pouvoit pas saisir les rentes viageres. Qui s’informe par son oncle Silvestre de la vérité et des placements les plus avantageux et je ferai mes efforts pour lui faire gagner le droit de courtage.

Je suis bien aise que Mr d’Ogny t’ait fait demander le Carmen pour la loge Olympique. Quand a Le Gros, il payera, mais ce ne sera peut être qu’a la fin de la quinzaine. Ainsy, ne lui refuse ni le Carmen ni le Te Deum touttes les fois qu’il en aura besoin. J’ai refusé d’aller a la campagne avec le comte de Bruhl, afin de ne pas laissé notre club desert. D’ailleurs, tu scais que j’aime mieux exercer mes jambes dans les grandes villes que dans les plus beaux jardins, ou l’on ne rencontre personne.

Voici l’état de ma dépense depuis mon arrivée a Londres, le 23 janvier jusqu’au jeudi 5 avril, ce qui fait 10 semaines. Argent de France 402 L., ce qui fait par semaines 40 L. 4 sols. Mon entretien d’achats pour les choses dont j’avois besoin monte a 316 L. 16 sols, ce qui en tout fait 718 L. 16 sols. J’ai gagné 564 L. et on me doit 222 L., ce qui fait, avec deux Louis en poche, la somme de 834 L. tournois, sur lesquels j’ai dépensé 718 L. 16 sols. Tu vois, ma chere amie, par ce petit calcul, que je puis esperer de ne point entamé ma souscription, et voilà tout ce que je pourrai faire. Je compte partir le 29 de may et t’embrasser d’aussi bon cœur que le 1er jour de nos nôces, le 3 ou le 4 de juin. Je désire de tout mon cœur que le vilain d’Auvergne fasse tant de sottises qu’on soit obligé de lui ôter [la] direction de l’opera.

Je voudrois que tu jouisse d’une santé aussi parfaite que la mienne. C’est ce que je te souhaite du meilleur de mon cœur, et j’espere que le beau temps avancera ta convalescence. Adieu ma charmante amie. Crois moi toujours avec la plus tendre amitié ton très cher, très fidel et meilleur ami.

A. D. Philidor

Je te prie de me rappeler au bon souvenir de ton frere Silvestre dont je voudrois bien apprendre la convalescence. Bien des amitiés a tout le monde, amis, amies, parents, parentes et a tous nos enfans.


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