L053 — Londres, mardi 3 avril 1787

L053 — Londres, mardi 3 avril 1787

[A sa femme]

Londres, ce mardi 3 avril 1787.

Ma très chere et très bonne amie,

Je te félicite d’être un peu soulagé de tes maux. Je désirerois que tu fus aussi bien portante que moi, car je continue a jouir de la meilleur santé. Je prends on ne peut pas plus de part a la situation de ton frere Silvestre, et je lui conseille de faire le remede qui vient d’être annoncé dans tous les papiers Anglois par un Ami de l’humanité. Ce remede est bien simple : un homme attaqué de sciatique et de Reumatiste vient de publier qu’après avoir essayer de tous les remedes possible qui n’avoient rien opérer, s’est avisé de ne se servir que de linge de cotton, et il se trouve guéri. On prétend que les chemises de flanelles auroient le même pouvoir et tu peux compter que je t’apporterai de belles toilles de cotton a mon retour pour t’en faire des chemises. Rien n’est plus salubre pour les personnes qui sont sujettes a süer, et c’est toujours les transpirations arrêtés qui produisent les douleurs de Reumatisme. A mon arrivée ici, ma blanchisseuse m’a perdu 4 chemises qu’on lui a volé. Tu conçois l’embarras ou je me suis trouvé. Comme c’est la femme du domestique de Mr Ernest, j’ai agi noblement : je me les ai fait payer 30 L. de notre monnoye. 

Je viens de m’en acheter deux de plus, ce qui me remet au nombre de 14, et 4 mouchoirs. Je me suis fait faire une culotte de soye, car la mienne ne peut plus se mettre ; elle est inraccomodable. Je me suis fait faire une petitte veste de tricot pour le printems, si bien que mon habit de voyage me sert pour mes courses du matin, et mon habit bleüe pour l’après dinner. Il est encore très propre, mais la premiere petitte dépense que je ferai, ce sera un nouveau froc, afin de ne pas paroître toujours avec le même habit. Je ne dois rien et je paye comptant touttes les semaines régulièrement ma dépense, si bien que ma souscription n’est rogné que par les 25 Louis que j’ai reçu a Paris et les 15 que je t’ai envoyé. J’espere que tu grondera Sandrin en lui donnant les 250 L. et tu peux lui promettre tous les quartiers pareille somme. Il faut sacrifier cette pension pour notre cave, et cela ne sera pas suffisant.

Je suis bien aise que l’on donne des fragments de mon Carmen pendant mon absence, et j’espere qu’on fera entendre mon Te Deum. Je te prie de bien remercier Mme Richer de ses attentions et de ses marques d’amitiés, ainsy que notre charmante voisine, et tu peux bien l’assurer que si j’avois du trop a donner a mon age, ce seroit un grand bonheur pour moi que de pouvoir lui être bon a quelque chose. Bien des amitiés a notre chere Antoine. J’aurois besoin de son aide cet Eté, car je suis chargé de faire un Opera pour l’hyver prochain et je n’entends pas plus l’italien que le latin, mais j’apprendroi mon poëme, comme j’ai fait pour le Carmen. Philidor me fera grand plaisir de ne point charger d’amis du paquet qui doit m’envoyer par la diligence. Cela ne souffrira aucun retard, et c’est mylady d’Egremont qui paye cette dépense. Il joindra le mémoire du libraire, et, si Aucassin et Nicolette n’est pas dans ma liste, qu’il y joigne cette pièce. 

Bazozzi se prend trop tard pour venir a Londres dans ce moment, mais il devroit s’arranger pour venir immédiatement après le voyage de Fontainebleau. Il iroit s’établir a Bath au commencement de Décembre, ou il donneroit des concerts, comme faisoit Fisher, et il reviendroit a Londres le 15 de janvier, ou ils ne manqueroient pas de concerts ; voila mon avis. Plusieurs virtuosi se conduisent de cette manière et s’en trouve bien. Si il est dans cette intention, qui me le mande, parce que je pourrois parler a Abel pour le grand concert, et a celui qui a l’entreprise des oratorio pour le carême avant mon départ. Je vais dinner chez le fameux général Paoli aujourd’huy, qui n’est pas le 1er homme du monde, mais galant homme et fort honnête. J’attends Martini avec impatience, et je ferai mon possible pour lui procurer des connoissances.

Adieu, ma chere et bonne amie. Je t’embrasse de tout mon cœur et je souhaite de toutte mon ame que tu te guérisse promptement. Je te prie de faire un millions de remerciemens a notre cher ami Mr Doublet ainsy qu’a Mme Doublet. Je me réserve de leur en dire davantage de vive voix. Je suis pour toutte la vie ton très tendre, très fidel et ton meilleur ami.

A. D. Philidor

[Donne moi] des nouvelles de la gravure de mon Carmen. Je crois toujours en apprendre quelque chose dans tes lettres et je suis toujours déçu.


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