L050 — Londres, mardi 13 mars 1787

L050 — Londres, mardi 13 mars 1787

[A sa femme]

Londres, ce mardi 13 mars 1787.

J’ai reçu, ma chere amie, tes deux lettres en même temps, l’une en datte du 1er et l’autre du 5. La lettre de ma fille m’a fait plaisir, et je te prie de lui faire savoir que j’y suis très sensible et de l’embrasser pour moi si tu la vois. Je suis véritablement très chagrin d’apprendre que notre bon Silvestre et ami souffre aussi considérablement. Personne ne mérite moins que lui les afflictions de la vie, car il cherche toujours a obliger, et je crois que cela le chagrine quand il ne trouve pas l’occasion de faire du bien. Embrasse le de bon cœur pour moi.

Mr de Saint George est arrivé ici et tous les maîtres d’armes de Londres vont lui faire la cour. Je continue toujours a être bien portant et je n’acheterai de seringue qu’au cas que je me sente en extrême besoin de prendre des remèdes. Je compte que tu a reçu ma petitte lettre de change, et j’en attend la reception avec impatience. J’espère que tu fera touttes les comissions dont je te charge et que tu continuera à vivre avec toutte l’économie possible.

Voici une comission pour mon fils : Milady d’Egremont m’ayant grondé de ce que je ne lui avois pas a porté des comédies françoises, j’ai fait ma paix en lui promettant que je lui en ferois venir de Paris, et en voici la liste : Figaro, Nina, l’Officieux, le Bon ménage et la Bonne mere, l’Habitant de la Guadeloupe, la Continuation de Fanfan et Colas, Ruse contre ruse, ou Guerre contre guerre, les Amours de Bayards, l’Auteur de qualité, Si cela a réussi, le Comte Albert de Sedaine, le Maréchal des logis ; et si il y a quelques comedies, tant aux François qu’aux Italiens, depuis 18 mois, qui ait eu du succes, de les joindre a ce que je demande (*), mais point de tragédies : drames ou comédies seulement. Alors, il fera un paquet de la totalité, qu’on mettra dans une toile cirée, et on le mettra a la diligence pour être rendu a Londres a mon adresse, car par la poste, cela deviendroit horriblement cher.

Je n’ai encore dinner que deux fois a la gargotte. Depuis que je suis a Londres, j’ai des invitations très fréquentes, et, quoi que la société du petit comte soit fort aimable, cela varie un peu les plaisirs. Je ne scai pas comment je ferai a mon retour, car je ne soupe plus du tout. Il est vrai qu’on dinne si tard que je crois qu’il seroit dangereux a mon age de manger encore avant de me coucher. Je compte écrire a ma sœur la poste prochaine, et je lui marquerai que je ne l’ai pas fait plus tôt pour ménager sa bourse, mais que je ne peux plus tenir a lui donner de mes nouvelles. Mme Fortin ensuitte aura son tour. Tu fera mes compliments a Philémon, et bien des choses a Auguste Richer. Beaucoup d’amitiés a Antoine et a sa femme, a notre bonne cousine, et donne moi des nouvelles de Rosette et de Miton. Je te désirerois a côté de moi dans les rues de Londres, ou tu verrois encore plus de chiens qu’a Paris, ainsy que des chevaux : on ne bat jamais les 1ers, et l’on ne fouette pas les seconds. Je t’en prie de ne pas oublier d’embrasser nos bons amis, Mr et Mme Doublet, ainsy que Mlles Lesueur et Mongenot. Mes respects a Mme Lebrun, ainsy qu’a Mr Puissant.

Je te souhaite une santé comme la mienne et tu peux compter, ma chere et très bonne amie, que je n’en fais pas usage. Je t’aime trop pour ne pas songer éternellement a toi, et tu peux compter que je suis pour la vie ton tres tendre et très fidel ami.

A. D. Philidor

* Si il y a quelque chose de bon dans les petits théatres, il peut les joindre a l’envoi.


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