L048 — Londres, 2 mars 1787

L048 — Londres, 2 mars 1787 

[A sa femme]

Londres, ce 2 mars 1787.

Ma très chere et très bonne amie,

Je suis au désespoir de n’avoir pas pu t’envoyer ce que je t’avois promis par cette poste, mais ce sera sans faute pour mardi prochain. Lady d’Egremont étant malade, nous mangeons dans son appartement, et je n’ai pas pu trouver l’instant de parler en particulier au comte de Bruhl depuis huit jours. J’ai pris le parti, aujourd’huy, d’aller lui faire une visite ce matin, et je t’enverrai mardi une lettre de change. Fais comme tu pourras pour suppléer a ces 4 jours de retard.

On a écrit a Mr de la Borde pour recommander notre fils. Je n’ai point reçu de nouvelle de Mr Morel et je desirerois qu’un de mes Enfans laissât chez lui un mot d’écrit pour le presser de me faire réponse. J’attends avec impatience de tes nouvelles pour savoir ou en est la gravure du Carmen. On attend dans cette ville Mr et Mme de Polignac, le Duc et la Duchesse de Guise et la comtesse Diane. Richer Auguste devroit profiter de ce voyage pour venir a Londres. J’oserois parier qu’il pourroit gagner, tous fraix payé, plus de 500 guinées. Le Texier, par ses lectures de comedie françoise gagne depuis deux ans 40 000 L. de notre monnoye, sa maison défrayé. 

Son affaire avec les fermiers généraux en France est presque arrangé, ayant payé les deux tiers de ce qui pouvoit leur devoir. J’ai été hier a l’opera pour la 1re fois : on a remis un ancien Opera de Handel, Julius Caesare, composé en 1724, deux ans avant ma naissance. Cette musique, quoi qu’antique, m’a fait beaucoup plus de plaisir que la plus part des ouvrages modernes. Il est vrai que Mme Mara et le signor Rubinelli m’ont fait la plus grande Sensation. Je ne connois pas de voix qui me fasse plus d’impression qu’un bon contra alto. J’ai pleuré plusieurs fois hier aux accents de Rubinelli, et ni lui ni Mara n’ont aucun air de bravoure dans cet opera. Tout le reste des acteurs est très mauvais et les ballets de même.

Je jouis toujours d’une santé parfaite, et je désire bien sincèrement que tu puisse te féliciter d’être aussi heureuse que moi a cet égard. Je te prie de chercher dans le tiroir de ma table ou dans la bibliothèque une lettre du comte de Bruhl dans laquelle il est mention de six guinée qu’il avoit reçu pour moi. Tu verra en les lisant, celle que je demande, et tu m’enverras au plus vite celle ou il est mention des six guinées.

Je te souhaite toutte sorte de bonheur. Le mien est d’occuper une place dans ton cœur, et suis avec tous les sentiments d’amour et de tendresse, ton très cher et meilleur ami.

A. D. Philidor

P.S. : Bien des amitiés a nos enfans, parens, parentes, amis et amies.

 

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