L044 — Londres, vendredi 26 janvier 1787
[A sa femme]
Londres, ce vendredy 26 janvier 1787.
Ma très chère et bonne amie,
Voilà le 6eme jour que je suis privé du plaisir de t’embrasser. Je suis encore un peu fatigué de mon voyage, mes pieds ayant enflé par le froid ou la trop grande chaleur. J’avois une charmante société dans la diligence : Mrs de la Valette, les deux frères cousins germains du comte d’Ogny ; un Anglois, ancien membre du parlement, parlant le françois et l’italien comme l’anglois, et très instruit ; un négociant de Paris qui est un fort honnête homme ; un garde du Roi qui se trouvoit de trop dans notre compagnie. Voila tout, mais il est resté a Amiens. Nous avons couché dimanche 21 a Abeville, le lendemain, soupé a Boulogne et embarqué a minuit par un très beau temps. Nous n’avions point de vent, personne n’a été malade et les marées nous ont amené a Douvres le mardi a midy.
Mr d’Adhémar, notre Ambassadeur, est entré après nous immédiatement dans le port, lequel étoit parti la veille de Calais. Nous sommes partis le soir de Douvre dans la diligence et nous avons trotté toute la nuit, si bien que je suis arrivé a Londres mercredy a midy. J’ai dormi en deux somme 13 heures la nuit du mercredy au jeudy, ce qui m’a singulièrement rafraichi. Je n’ai point la langue chargée et je me sens interieurement très bien. J’ai pris un logement hier, qui n’exède pas la demie guinée qu’on me passe par semaine pour mon loyer.
J’ai été reçu comme je devois m’attendre par le comte de Bruhl avec toute l’amitié possible, ainsi que la comtesse d’Egremont. Mlle de Bruhl est une beauté ravissante affligé de 14 ans. Nos amateurs a notre club m’ont témoigné toutes les marques d’amitié possible. Je me suis mis dans mes meubles, c’est a dire acheter [ce] dont j’avois besoin : une bonne redingotte mais bien faite, une boëte pour serrer mon thé et mon sucre, de la poudre, de la pommade, etc., etc. J’attends du charbon de terre et je prévois que je pourrai me rôtir a mon aise pendant 4 mois pour moins d’un Louis.
J’ai changé mon or en France contre des Ecus et bien m’en appris, car on perd 36 sols et 40 sur les nouveaux Louis pour une guinée, au lieu qu’en argent blanc, la perte est d’environ 20 sols plus une guinée. Le baron de Bagge a obtenu la clef de chambellan de Roi de Prusse, aux conditions qu’il ne viendra plus faire entendre sa musique et ses talents a Sa Majesté prussienne. Le comte Oginsky, qui est un compositeur aussi celebre que le baron, a obtenu la même faveur aux mêmes conditions. Je tiens cette annecdote du comte de Bruhl. Je mange avec trois chiens et deux chats fort aimable, qui vivent en paix, et une société charmante.
Je ne te parle pas de mes affaires dans cette lettre : ce sera dans la huitaine. J’espere recevoir avant ce temps des nouvelles de ta santé, et je te prie de ne me rien cacher et suivre exactement les ordonnances de notre ami Mr Doublet. Bien des amitiés a ma sœur, Mlle l’Etier, Mr et Mme Fortin, Mr et Mme Richer et Bouvier, Auguste Richer, Silvestre, Philemon, enfin tout le monde, et des Embrassades a nos Enfans. Je te renouvelle toutte mes protestations d’amour et d’amitié en t’assurant que je suis pour la vie ton très tendre ami et affectionné serviteur.
A. D. Philidor
Mes respects a Mme le Brun, ainsy qu’a Mrs Puissant et Deslandes.
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