L042 — Londres, mardi 16 mars 1784
[A sa femme]
De Londres, ce mardi 16 mars 1784.
Ma très chère et très bonne amie,
Je continue a t’écrire par la voye la plus sure, malgré la cherté de la poste. Probablement, tu m’auras écrit par le paquetbot de Mr Le Noir, et la lettre sera resté à Calais. J’en suis toujours a ton n° 15 en datte du 4. La poste en datte du 11 est arrivé hier et je n’ai point de tes nouvelles. Ainsy reprend la poste, et si au cas tu m’a écrit quelque chose d’interessant, tu me le manderas une seconde fois.
Mes petites affaires ne vont pas aussi vite que je le desirerois. On parle plus que jamais d’une prochaine dissolution du parlement. Cependant, on ne croit pas que la chose ait lieu avant la fin de cette session, mais cela engage les Seigneurs et les Gentilshommes d’aller sur leur terre pour y voir leurs tenants et fermiers, et prendre des arrangemens concernant une nouvelle Election Général d’un parlement nouveau. Le parti de l’opposition fait semblant de dormir et se contente de faire imprimer des mémoires instructifs sur la constitution angloise pour éclairer le peuple. C’est une armée d’observation qui attend une faute de l’Ennemi pour le détruire. Je jouis d’une bonne santé et je m’ennuye un peu moins chez moi depuis que j’ai de bons voisins : le pere est un peu bavard et a une voix de Castrato, mais la petite fille est tout a fait honnête et je la crois absolument innocente.
Elle joüe comme un enfant et avec la gaieté d’une jeune personne qui n’a pas encore donné son cœur. Son talent est très grand, et elle est en état de jouer contre Clementi. Je suis faché de ne pouvoir pas trouver les mêmes moyens pour obliger Mme Clery et Mr Cardon, mais le clavecin est du gout de tout le monde, et la harpe ne plait pas a tout le monde. D’ailleurs, ils ont ici une harpe du païs de Galle qui est en vénération, et elle est bien plus estimable : il n’y a point de pédale, mais il y a toutes les cordes du clavecin. Cet instrument est plus difficile, mais il est beaucoup plus juste et pour la précision, on a pas besoin du pied. On donne jeudi la Reine de Golconde a l’opera, traduit du poëme de Sedaine et la musique par Ranzini, Castrato, lequel doit joüer lui même le 1er rôle. C’est un charmant chanteur : il a composé déjà plusieurs operas, et c’est le même qui a revendiqué plusieurs ouvrages que Sacchini avoit donné comme de lui ; au moins les papiers publics étoient remplis il y a deux ans de cette querelle musicale. Je te souhaite tout ce que je voudrois pouvoir t’apporter. Je crains la dissolution du parlement et je me trouve entre la crainte et l’espérance.
Adieu, ma chère et tendre amie. Crois moi toujours ton meilleur ami. Je sens qu’éloigné de toi, je regrette plus tôt que je ne vis, et je voudrois qu’il fut en mon pouvoir d’aller te rejoindre dès demain pour t’embrasser et te jurer que je t’aime plus que moi même.
A. D. Philidor
P.S. : Bien des amitiés a tous nos amis, parents et enfans.
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