L041 — [Londres], mardi 2 mars 1784
[A sa femme]
[Londres] Ce 2 mars mardi 1784.
Ma très chere et très bonne amie,
Le vent est encore retourné au nord, ce qui m’empêche de recevoir de tes nouvelles. J’ai vu Mlle Caroline Vuiet. J’espere pouvoir lui rendre des services plus essentielles que Mr l’Ambassadeur de France, qui est un pisse froid et qui n’aime point les talents. Le clavecin vaut infiniment mieux dans tous les paÿs du monde que la harpe, et je crains bien que Mr Cardon et Mlle Duverger ne trouve pas les mêmes avantages que Mlle Caroline, qui est veritablement un prodige. J’ai été hier chez Beyer avec Elle, et elle a trouvé le piano forte ou j’ai mis mon nom exellent. Je lui ai fait preter un bon instrument gratis, et je les ai fait logé dans la même maison ou je demeure. Si la goute me prend, Elle pourra appaiser mes douleurs par son harmonie. Le pere et la fille me paroissent de très honnêtes gens.
Tout est ici dans le même désordre, et je crains bien que cela ne dure encore très longtemps. Je vois beaucoup de membres de l’opposition, qui croyent qu’en temporisant, il viendront a bout de lever le bandeau que la cabale de la cour a jetté sur les yeux du peuple. Jamais on a tant parlé et tant écrit sur la constitution du gouvernement anglois. Les imprimeurs sont les seuls qui s’enrichiront dans cette crise. On a voté hier une nouvelle adresse au Roi, la réponse du Roi a la 1re ayant été jugé indécente. Samedy dernier, Mr Pitt a été trainé en triomphe par le peuple pour aller dinner avec le corp des Epiciers. Le soir, au retour, on faisoit allumer, et on cassoit les fenêtres qui n’avoient pas de lumiere. Enfin, dans le quartier de la cour, ou il y a beaucoup d’amis de Fox et des clubs ou sont beaucoup de foxistes, on n’avoit point voulu mettre de lumière. La cavalcade de la cité a fait casser la moitié des fenêtres, mais une armée de porteurs de chaise et de domestiques armé de bâtons a mis en déroute la suitte de Pitt et mis son carosse en pièces. Il a été trop heureux de se réfugier dans un club, ou lors que la populace a été retiré, il s’en est retourné chez lui. Tout cela passe ici pour des plaisanteries. Les vitriers auront fait d’exellentes affaires.
Je n’ai rien a te mander de nouveau, ma tres tendre amie, si ce n’est de te renouveller touttes mes protestations d’amour et d’amitié. J’attends avec impatience le moment ou je pourrai être en état de t’envoyer quelque chose, mais il est certain que les troubles actuels font du tort a tous les gens a talents. Je me porte très bien. Cependant, je crains que l’inconstance de la saison ne me donne la goute. Je te souhaite la santé la plus parfaite et tout ce que tu n’a pas. Aime moi autant que je t’aime, et crois moi pour la vie ton très cher et très bon ami.
A. D. Philidor
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