L040 — Londres, mardi 24 février 1784
[A sa femme]
Londres, ce mardi 24 février 1784.
Ma tres chere amie,
Grace au dégel, j’ai reçu hier ton n° 13. Cette lettre me fait un plaisir sensible en ce quelle me prouve ton amitié pour moi. Tu peux bien être assuré que je ne prendrai aucun chagrin sur le non succès de tes démarches, mais la lecture des larmes répandues chez Mr de l’Afferté m’a attendrit fortement et m’en a fait répandre malgré moi a dinner en présence du comte de Bruhl et de Lady Egremont, et je te proteste que ce ne sont des larmes que de sentiment et non d’humeur. La lettre que tu m’envoye est très bien faite. Peut être que ce moment pourroit être favorable pour obtenir la pension de l’opera. N’oublie pas de t’adresser au chevalier de Chastellux. Il connoit Mr de Breteuil, et Mr de Breteuil est homme d’esprit, et juste. Voila a quoi il faut tacher de réussir. Je te remets tous mes interets entre les mains et fais de ton mieux.
J’ai éssayé plusieurs fois le piano forte, j’en suis très content, et Beyer s’est mis a rire quand je lui ai dit qu’on m’écrivoit de l’adresser a un particulier ; il seroit très confisqué a Calais sans retour. Je t’enverrai la quittance de Beyer en t’annonçant le départ de l’instrument. J’ai en poche 15 guinées, ne devant rien a personnes. Ainsy, j’espere en avoir 22 avant de recevoir la direction ou il faut l’adresser. Cette Epine hors du pied, je songerai a toi, enfin, ma chere et tendre amie. Tu peux être assuré de ma bonne volonté. Je voudrois bien que Philidor, en gardant le secret, put s’informer de la demeure de l’auteur qui m’a lüe un poëme la veille de mon départ. Camerani pourroit la savoir, ou Anseaume a la comédie ital. Il est l’auteur de Cécile, 1re pièce de D.Z. ; et qu’il aille de ma part chez ce galant homme pour le faire ressouvenir qu’il m’a promis son poëme, et réellement je crois que ce seroit le plus beau présent qu’on pourroit me faire a mon retour en France. Tu n’ignore pas combien un bon poëme est avantageux pour un musicien, mais sur tout, le secret le plus grand dans la crainte qu’on ne m’enlève ma proye.
Tout est ici de même. Rien de décidé entre les deux partis, savoir si le Roi ou le parlement aura le dessus. Cependant, il y a gros a parier que ce sera le parlement, attendu qu’il est en possession des cordons de la bourse. Le froid est cessé depuis samedy. J’ai eu une forte courbature et la fièvre deux nuits, mais je suis rétablie. J’en suis quitte pour un rhume qui n’a rien d’inquiéttant, mais je souhaite tous les bonheurs que tu mérite et suis pour la vie ton très tendre ami et le plus passionné des maris. Ton cher raton.
A. D. Philidor
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