L039 — Londres, mardi 17 février 1784

L039 — Londres, mardi 17 février 1784

[A sa femme]

Londres, ce mardi 17 février 1784.

Ma très chere et très bonne amie,

Je ne reçois point de tes nouvelles et je suis on ne peut pas plus inquiet d’aprendre la reception de ma lettre de change et savoir si tu la reçu a temps. Je te charge d’un petit billet pour Mr Meynier par lequel il verra les raisons plausibles pour lesquelles je ne fais pas partir le piano forte : payer les droits ne suffit pas, c’est contrebande ; il faut donc l’adresse d’un ministre. Mr Le Noir, en sa qualité d’Intendant des finances, le peut faire entrer. J’ai mis mon nom dessus l’instrument, et j’espere recevoir des compliments de notre ami Fontenet. J’en ai commandé un autre pour Mr Fagnian, que je payerai le mois prochain, Beyer ne faisant point de crédit. Ainsy, dans cinq ou six semaines, il sera prêt. J’ai eu la visite de Mr et Mme Clery, ainsy que Mr Cardon. Voila beaucoup de harpe a la fois a Londres. Tu présentera mes respects a Mme Pothonin et tu l’assurera de ma bonne volonté pour obliger son protégé, mais, les affaires parlementaires occupant dans ce moment cy tous les esprits, il s’écoulera probablement encore une quinzaine avant qu’il n’y ait un ministere stable et permanent.

Charles Fox est toujours triomphant, malgré touttes les petites menées sourdes pour décrier sa réputation vis a vis du peuple. Je l’ai vu trainer samedy en triomphe dans sa voiture par le peuple. Plusieurs seigneurs étoient derrière et d’autre sur le siège du cocher, aux acclamations de tous les honnêtes gens qui étoient aux fenêtres, hommes et femmes, et qui crioient des huzzais en faisant voler leurs mouchoirs. Il avoit une suitte de plus de 6 000 milles personnes. C’est un des plus beau spectacle que j’aye vue de ma vie. Demain, on doit accorder le subside ou en faire la demande. Lord North a déclaré qu’il s’y opposeroit. Ainsy, le Roi n’aura pas un sol qui n’ait changé ses ministres : c’est un parti pris par Fox. Tu fera dire a Mr Carrier que nous avons reçu a notre club le Duc de Bouillon. Ainsy, voilà un membre de plus pour l’académie de Paris.

J’espere que tu ne perdra pas de vuë les sollicitations dont je t’ai chargé dans mes dernieres lettres pour tacher de me procurer une place dans la nouvelle école de musique, quand cette place [ne] me rapporteroit que 2 000 L. Ma pension de l’opera doit arriver au 1er instant ; ainsy, je crois qu’avec de l’œconomie, étant assuré d’un revenu de 5 400 L., nous pourrions nous tirer d’affaire. Le pot au feu une fois assuré, alors je pourrois me livrer au travail a mon aise, et j’ose dire même que ce seroit un amusement. Mais comment diable entreprendre des ouvrages de longue haleine quand on a pas de quoi souvent acheté du papier, et les inquiétudes journalières de savoir si on aura du pain et de la viande ? Enfin, j’espere, ma chere et tendre amie, que ce sera mon dernier voyage, et je le désire bien sincerement, malgré tous les bons amis qui daignent m’accueillir ici. J’attends de tes nouvelles avec impatience, et je suis enchanté de la réception que t’a fait Mr d’Harveley. Ne te lasse point de prêcher ton fils, et crois moi pour la vie ton plus tendre et passionné bon ami.

A. D. Philidor

Tu m’enverras du 25 février le nombre de souscripteurs pour le Carmen, et je n’ai point envie de te mettre dans l’embarras, mais je ne puis prendre de parti qu’en comparant la dépense avec la recette.


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