L038 — Londres, mardi 10 février 1784

L038 — Londres, mardi 10 février 1784

[A sa femme]

Londres, ce mardi 10 février 1784.

Ma chere et très bonne amie,

J’ai reçu ta lettre de Mr Clery, ainsy que celle de mon fils. Comme elles ne sont point dattés, je ne scai si c’est avant ou après le 25 janvier. Les lettres de France ne passe pas aisément depuis que le temps est a la gelée, le vent étant au nord et contraire. Je ferai de mon mieux pour obliger l’ancienne Mlle Duverger. Mon fils m’a envoyé l’extrait d’un arrêt du conseil qui pourroit peut être donné lieu a un établissement pour moi. Si j’avois des amis auprès de Mr de Breteuil et de Mr de l’Afferté, je m’imagine que les appointemens des différens maitres pourroient aller a 3 000 L., et quand ils ne seroient que de 2 000 L., je me trouverois très heureux de me dispenser de faire le voyage de Londres. Certainement, si il s’agit de montrer la composition, je ne crois pas qu’il y ait un musicien qui puisse mieux s’acquitter que moi, et si le but est de faire des élèves, il faut un maitre qui entendent la musique théâtrale, ce que les faiseurs de symphonies n’entendent aucunement. En mon absence, tu pourrois te présenter a l’audiance de Mr de Breteuil, muni d’un petit mémoire dont tu chargerois Framery de le faire, et dans lequel il ne faudroit pas oublier la phrase qu’il est ridicule que l’auteur d’Ernelinde soit obligé de jouer aux Echecs la moitié de l’année en Angleterre pour faire subsister sa nombreuse famille. 

Enfin, ma chere amie, il faudroit tâcher de profiter de cette circonstance pour que je ne puisse plus me séparer de toi a l’avenir. Vois tes freres, vois Fontenet, si il est a Paris, le chevalier de Chastellux, qui a de l’amitié pour moi, est, je crois, très bien avec Mr de Breteuil et seroit un bon avocat. Ecrit au chevalier de Chastellux une lettre ou tu lui expliquera touttes mes raisons. Il demeure ruë du Sentier, chez Mme de Tourniere. Tu pourrois aller chez Mr de l’Afferté avec un de tes freres. Je suis au desespoir de ne pas être a Paris dans ce moment. Garnier, l’ancien Directeur de l’opera, demeure ruë Saint Thomas du Louvre, vis a vis l’hotel de la Ferme. Ecrit lui de passer chez toi. Il se fera un plaisir de t’accompagner a l’audiance, et il connoit les manières de solliciter le ministre. 

D’ailleurs, je suis persuadé qu’il craint autant que moi, a la tête de cette académie, les maitres allemands, italiens ou faiseurs de symphonies. Si ton frere ainé pouvoit être bon a quelque chose, ce seroit le moment d’en donner des preuves. Enfin, ma bonne amie, si tu ressens pour moi la même amitié que tu m’a inspiré, travaille a notre bonheur réciproque, et fais ton possible pour obtenir une place que tout musicien conviendra que je suis en état de remplir. D’ailleurs, il est de l’honneur de la nation d’avoir au moins un professeur françois dans le nombre des maitres qui rempliront les places. Je souhaite bien ardemment que tu puisse réussir dans les démarches dont je te charge. Fais pour le mieux et ne perd point de temps.

Je t’embrasse de tout mon cœur, et suis, avec toutte la tendresse et toutte l’amitié, ton très cher et bon ami.

A. D. Philidor


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