L036 — Londres, mardi 3 février 1784

L036 — Londres, mardi 3 février 1784

[A sa femme]

Londres, ce mardi 3 février 1784.

C’est avec la plus grande satisfaction, ma très chere et très bonne amie, que je t’envoye de quoi payer ma lettre de change. Tu la recevra a temps, les vents étant très bons pour aller en France ; mais ils sont tout a fait contraire pour venir en Angleterre. Je n’ai point eu de tes nouvelles depuis le 15 du mois dernier, n° 7. J’aurois bien voulu t’envoyer quelques choses de plus, mais cela n’a pas été en mon pouvoir. Je compte être en état de payer mon logement cette semaine, n’ayant pas encore pu donner un sol a mon hôte, quoi qu’on ne me demande rien et qu’on me fait beaucoup de politesse. J’ai une blanchisseuse qui me racommode mon linge quand il en a besoin, et cela me fait grand plaisir. J’ai fait remettre trois paires de manchettes neuves, et cela me fait 16 chemises complettes. Je me suis fait faire deux paires de souliers, et voilà toutte ma dépense. Dans le courant de ce mois, je payerai les 22 Louis pour le piano forte, et j’espere être en état de t’envoyer quelques secours au commencement de mars, afin de pouvoir te faire dire : « Cela vient comme Mars en carême ». Le froid est toujours éxéssif, mais on se chauffe ici supérieurement et a bon marché : il m’en coute 12 sols de France pour un feu d’enfer depuis huit heures le matin jusqu’a minuit.

Fox vient encore de triompher hier au soir au parlement : sur les ministres actuels, il a été décidé qu’une administration semblable tendoit a la ruine de l’empire et déclare les ministres incapables de gouverner. De façon que, si Pitt ne résigne pas demain, le parlement votera une adresse au Roi pour le prier de renvoyer ses ministres. Fox a eu la majorité de 19 voix, ce qui est beaucoup, attendu que la couronne ou le Roi a toujours 90 ou 100 membres a sa disposition.

Je viens de proposer le Duc de Bouillon a notre club d’Echecs. Je suis son parain. Tu enverras ou tu fera tenir a Mr Carrier le petit papier que je t’envoye, tu chargera ton fils de cette comission. Donne moi des nouvelles de ma pauvre Rosette et de sa progéniture. Nous avons 4 chiens, les plus laids possible, chez le comte de Bruhl, qui sont d’un caractère charmant. C’est la mode a présent d’avoir des figures de chiens ridicules, mais ils sont remplis d’instincts.

Donne moi des nouvelles de nos chers enfans. Porte toi comme je fais, aime moi autant que je t’aime, et crois moi toujours le plus tendre et le plus attaché des maris. Je t’embrasse mille et mille fois. Ton cher et bon ami.

A. D. Philidor

Bien des amitiés a mes sœurs, tes freres, Mr et Mme Doublet, notre bonne cousine, même a Mme Pothonin si tu veux ; mais tout de bon a nos chers enfans et sur tout a ma petite Elise.


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