L032 — [Londres], mardi 13 janvier 1784

L032 — [Londres], mardi 13 janvier 1784

[A sa femme]
[Londres] Mardi 13 janvier 1784.

Ma chere et bonne amie,

J’ai reçu ta lettre en datte du 5 et je suis faché d’y trouver des reproches et des persécutions pour que je t’envoye de l’argent, et tout cela accompagné de mauvaises réflexions. Il ne s’ensuit pas que mon voyage sera plus mauvais cette année que par le passé quoi que je sois sans le sol dans ce moment. La noblesse n’est revenu que d’hier en ville. J’ai ma montre en gage, je n’ai encore rien a payer chez moi, et tout cela ne m’inquiète nullement. Les 22 Louis que tu recevra de Mᵣ Meynier te serviront a payer le terme et a pousser quelques temps. Tu peux te faire avancer la pension de la comédie et avoir bien soin de déchirer mes anciens billets. 

Je ne puis mieux faire et les persecutions et reproches ne peuvent que me désespérer et me faire tourner la tête. Je ne savois pas, quand j’ai louer, qu’il falloit payer 72 L. pour le portier, et je croyois que les 24 L. en sûs de 800 étoit la part du portier. Quand au marchand de vin, c’est un animal dont Brisson m’avoit promis un long crédit. Quand au vin qui est trouble, c’est la faute de ceux qui vont a la cave, qui ne devroient en monter que pour la journée. Les grandes gelées gattent les vins légers. 

Je ne m’amuse point du tout et je trouverois très malheureux pour moi d’être condamné a vivre seul comme un hibou pendant mon voyage et de refuser tout engagement de société qui peut égayer et faire oublier pendant quelques heures tous les chagrins qui me ronge le cœur. La lettre de mon fils m’a fait plaisir. Je ferai la comission de Mᵣ Pothonin, J’ai montré la lettre d’Elise a quantité de personnes qui l’ont trouvé charmante pour son age. 

Une Phrase, dans celle de Philidor, m’a empêché de la montrer : « Tout est en combustion pour l’élection d’un nouveau ministre ». S’il eut lû l’histoire, il sauroit qu’on ne fait point d’Election de Ministre en Angleterre, mais bien d’un nouveau parlement dont le parti qui tient la majorité de son côté doit former le ministere. Je compte, avant huit jours, avoir mes prospectus pour les délivrer a mes amis. Je ne ferai point avertir ma souscription dans les papiers par économie et mon livre ne sera imprimé qu’en Anglois pour ne point multiplier les frais en faisant une double édition en françois et en anglois. Je reçois a l’instant ton n° 6 en datte du 8, et cette lettre me fait oublier tout, étant plus dans le stile de l’amitié. Ménage Framery et fais lui mes complimens. Il peut nous être très nécessaire.

Le parlement a resté assemblé depuis trois heures hier jusqu’a ce matin 7 heures. Fox a emporté toutes les questions par une grande majorité sur les nouveaux ministres. Il ne reste d’autre parti au roi que de dissoudre le parlement et de reprendre l’ancien ministère. Si la dissolution a lieu, cela retardera d’un mois seulement mes petites affaires d’intérêt, mais de la patience et je suis dans les plus grandes esperances de faire un bon voyage.

Adieu, ma chere et bonne amie. Bien des amitiés a Mᵣ et Mᵐᵉ Doublet, notre chere cousine, mes enfans, mes sœurs, Philémon et Silvestre, et crois moi, pour la vie, ton très cher et très bon ami et le plus tendre des maris.

A. D. Philidor

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