L023 — Londres, dimanche 4 mai 1783
[A sa femme]
Londres, ce dimanche 4 may 1783.
Londres, ce dimanche 4 may 1783.
Ma très chere amie,
Je charge Mr Abel de t’annoncer que je me porte a merveille, et que certainement je serai a Paris avant la fin du mois. L’épigramme que tu m’a envoyée est assez plaisante. Je ne conçois pas que le Duc de Bouillon soit en état de donner 25 mille livres par mois, cela est impossible : mais je suis enchanté de la fortune de Mme Saint Huberti, et j’espère qu’elle fera ses efforts pour me faire réussir. Je te prie de dire bien des choses de ma part a Mr et Mme Pothonin ainsy qu’a Mr Jabineau. Tu pourrois envoyer Philidor chez Mr Morel : il loge rüe Bergere chez Mr de L’Afferté, comme venant de la part de son pere pour solliciter la mise du 1er Navigateur, en disant que je l’ai chargé de cette comission. Le fils de Piccini va souvent pour pareilles affaires chez Mr de L’Afferté, et assurément je crois Philidor plus propre a l’énoncer que ce jeune libertin.
Il y a a Londres présentement une bande d’espions de la police de Paris et un exempt a leur tête. Ils sont ici pour enlever l’auteur des deux brochures qui sont sous presse, intitulé : Les passe-temps d’Antoinette, avec figures, et Les amours et avantures de vizir Verg....., ou bien acheter ces ouvrages très cher pour en empêcher la publication. Ce qu’il y a de très singulier, c’est qu’un nommé de Morande, un Roué, qui avoit écrit un libelle sur Louis XV et Mme du Barry, qui vouloit le faire imprimer, on lui acheta son ouvrage il y a 12 ans, en lui accordant une pension bien assurée de 4 000 L. dont des banquiers a Londres sont responsables.
Ce même homme est désigné ici pour être un espece de sous lieutenant de police, tenant la correspondance de Paris * et le ministre de France a la foiblesse de recevoir chez lui un homme déshonoré publiquement même dans une cour de justice. Il y a 6 années, c’étoit un procès entre Mlle d’Eon et ce mauvais sujet. La cause étoit pendante a la cour de banc du roi, comme qui diroit a Paris le Parlement, on fut obligé de faire lecture a haute voix des différentes lettres écrites des deux plaidants : il y avoit tant d’ordures et des F.B.V.C. que le Lord Mansfield, premier président, se leva au milieu de la procédure, en colere, en disant : « En voila assez, la cour n’est pas faite pour entendre de pareilles infamies. Sans chercher a punir les coupables, qu’on mette hors de cours et de procès les parties et que ce lieu saint ne soit plus prophané par de pareilles ordures ». C’est immense la quantité de mauvais sujets qui sont arrivés de France depuis la paix. Ce qui m’étonne beaucoup, c’est qu’il n’y ait pas plus de vols qu’a l’ordinaire, malgré que l’on ait déja congédié plus de 40 mille matelots et plus de 40 mille miliciens.
Allons, ma très chere et très bonne amie, c’est avec la plus grande joye que je compte les jours et les instans qui approchent mon départ. Je voudrois déja te tenir entre mes bras. Je rêvois ce matin a toi, mais mon bonheur n’a été qu’un songe. Adieu, mon cher cœur, et sois bien assuré que je serai toutte ma vie, avec toutte la tendresse, ton très cher et très fidel ami.
A. D. Philidor
Mes amitiés a tout le monde et je n’ai pas besoin de te recommander de bien recevoir Mr Abel.
* Je ne serois pas fâché que Jabineau scut cette anecdote.
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