L015 — Londres, vendredi 21 mars 1783

L015 — Londres, vendredi 21 mars 1783

[A sa femme]
Londres, ce vendredi 21 mars 1783.

Ma très chere et très bonne amie,

Je compte t’envoyer la poste prochaine ce que je t’ai promis. Je te répond, mon cher cœur, que moi même je me suis trouvé dans l’embarras et je n’ai pas encore pu m’acheter des mouchoirs dont tu scais que j’ai grand besoin, ainsy que de chemises. J’ai dinné hier chez le comte de Bruhl avec tous les ministres étrangers, j’étois le seul qui n’étoit pas du corps Diplomatique. Le comte du Moustier, notre ministre, m’a fait beaucoup d’amitié et m’a fort engagé de le venir voir. Il connoissoit beaucoup le feu Duc des deux Ponts, ainsy que Mme de Forbach. Je vois par ton n° 14, que la misére et le besoin te poursuivent avec acharnement, j’en suis pénétré et très affligé, et tu peux compter que je ne serai pas heureux ni tranquille que je ne les fasse cesser ou au moins de soulager tes peines.

Je suis bien aise d’apprendre que l’opera de Sacchiny va cahin caha. Mr le duc de Chartres est attendu ici dans peu. Une Mme Elliot, une des plus jolies courtisannes de l’Angleterre, est allé a Paris pour le chercher. Elle a déjà vécu avec lui il y a deux ans a Paris. Charles Windham, un fils de milady d’Egremont, qui a l’honneur d’être le greluchon de la signora, m’a dit tout cela. Sainte Foix vit ici avec sa maitresse, et Mr de Simolin, ministre de Russie ayant une maîtresse françoise, ils vivent ensemble en parties carrés. Il me paroit que M. de Simolin n’est pas invité chez les autres ministres attendu que, faisant faire les honneurs chez lui par une fille, il ne peut gueres recevoir le corps diplomatique décemment. C’est le seul de tous les ministres qui ne dinnoit pas chez le comte de Bruhl.

Le ministere ici n’est pas encore arrangé depuis huit jours : il s’en fait un tous les soirs, qui est défait le lendemain. Aujourd’huy est un jour de crise : au levé, ce matin, qui auroit du être nombreux, il n’y avoit pas six personnes, et j’ai vu le Roi revenir chez la Reine avec la tristesse peinte sur le visage. 

De plus, ce soir, Mr Cooke, un membre du parlement pour Middlesex, doit faire une motion pour faire une adresse au Roi, afin qu’il plaise a sa Majesté de nommer ses ministres, et l’on craint que le parlement, de son autorité, n’aille assez loin pour déclarer l’administration présente vacante et en nommer une, ce qui alors priveroit le Roi d’assister au conseil d’état. Sous le nouveau ministere, il faut absolument que Charles Fox et le Lord North prennent les rênes du gouvernement.

Il faut que mon fils ait bien des affaires pour ne pas trouver le moment de m’écrire. Si c’est [pour de] grandes occupations et son travail forcé, je lui en fais compliment. Tu arrangera avec Mr le Grand nos affaires le mieux que tu pourras pour garder le plus d’argent que tu pourras, parce que je ne serai pas longtemps a soldé le reste du billet. Enfin, fais pour le mieux. Bien des amitiés a tous nos amis, enfans et parens. Quand a moi, je te jure que je suis et serai toutte ma vie, avec toutte la tendresse et l’attachement le plus amoureux, ton cher et très fidel ami.

A. D. Philidor

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