L009 — Londres, vendredi 14 février 1783

L009 — Londres, vendredi 14 février 1783

[A sa femme]
Londres, ce vendredy 14 février 1783.

Ma très chere et très bonne amie,

J’ai reçu avec le plus grand plaisir tes deux lettres hier au soir, n° 6 et 7. Je te suis obligé de tous les petits détails que tu me fais au sujet de ta dépense. Je ne crois pas, ma chere amie, que je manque de confiance envers toi. J’aurois grand tort, et toi deux fois tort de m’en soupçonner. Mais je m’apperçois, par experience, qu’en écrivant sa dépense, cela retient et on cherche à économiser. Je partage avec douleur tes chagrins et j’espère t’envoyer quelques bagatelles sous peu de jours. J’attends avec impatience les propositions de Mr de la Borde et je suis enchanté que Silvestre ne goute pas le projet d’envoyer Philidor dans les nouveaux mondes. Il n’y a qu’une fortune rapide qui puisse déterminer un pere ou une mere a se séparer de ses enfans pour pareil chose. Voici un ambassadeur de France nommé pour l’Angleterre qui est beaucoup de la connoissance de Richer (Mr d’Adhémar). 

Je t’envoye un petit mémoire que tu fera copier par ton fils pour faire voir son écriture et prier son oncle Richer de le présenter à Son Excellence, c’est a dire le mémoire. Ensuite, si Mr d’Adhémar veut rendre service a mon fils, Richer se chargera de la présentation et en disant que ce n’est pas les forts appointemens que l’on cherche, mais les esperances d’avancer par un travail assidu et distingué. Voici a peu près la substance du mémoire, que Philidor arangera a sa fantaisie : Un jeune homme ayant fait de bonnes études, bon grammairien, capable de répondre a toute lettre et extraire des mémoires, lisant parfaitement vers ou prose, ayant cultivé la géometrie et l’algebre, et joignant une teinture de littérature, désireroit pouvoir être employé comme secrétaire particulier de Mr l’Ambassadeur. N.B. Il est en état de traduire l’anglois.

Cette démarche ne compromettra en rien Richer auquel je te prie de faire bien des amitiés de ma part ainsi qu’a notre cher Silvestre. Tu feras bien mes compliments a Angus et tu lui dira que le ministere (whigs) est enfin parvenu à faire déclarer l’indépendance de l’Amérique. Les trois quarts de la nation sont enchantés de cet événement, chose bien extraordinaire a comprendre pour des Etrangers, mais lundy prochain sera le jour tumultueux au parlement ou le ministre actuel sera mis de côté selon toutte les apparences. 

Le parti (Bedford) doit se ranger du côté de Lord North qui va remonter sur le trône avec plus de pouvoir que jamais. Au reste, nous voila débarassé des querelles politiques, dont je me réjouis infiniment ainsi que de notre heureuse paix. Dupont est arrivé de Paris. Je n’ai pas encore été voir madame Siddons, fameuse tragédienne qui fait tourner la tête a tout Londres. Elle est reçue chez toutes les femmes de qualités a dîner et, chose fort extraordinaire, elle vient d’obtenir la place de lectrice de la princesse Royalle. 

J’ai laissé mes deux épées dans la diligence de Calais [déchiré] doit me les envoyer par la 1re occasion, si elles ne sont pas perdues. Je continue a jouir d’une bonne santé ; je t’en souhaite une pareille. Songe a moi autant que je songe a toi. Aime moi autant que je t’aime et tous mes vœux seront remplis. Adieu ma chere amie. Crois moi pour la vie, avec toutte la tendresse et l’attachement le plus amoureux, ton très cher et très fidel ami.

Bien des amitiés a tous nos enfans, parens et amis.

A. D. Philidor

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