L006 - [Londres], vendredi 24 janvier 1783
[A sa femme]
[Londres] Du 24 janvier 1783 vendredy.
[Londres] Du 24 janvier 1783 vendredy.
C’est avec bien de la joye, ma très chere et tendre amie, que je t’envoye les 30 Louis que je t’avois promis, et si quelque chose me cause du chagrin, c’est de ne pouvoir pas dans ce moment t’en envoyer davantage. Tu peux bien compter que je ne t’oublierai pas d’abord que j’aurai quelques guinées dans ma poche.
J’ai dépensé jusqu’a ce jour depuis que je t’ai quitté, en y comprenant les 13 Louis avec lesquels je suis parti, 21 Louis. Il est vrai que j’ai tout payé jusqu’a ce moment et acheté plusieurs choses dont on a besoin pour un établissement de 5 mois, comme écritoire, canif, ciseaux, poudre, pommade, savons etc., thé, sucre, gand, canne, une paire de bas de soye noir pour quand il fait mauvais. Mon voyage m’est revenu a près de 11 Louis. Reste 10 a dépenser en 3 semaines. Mais je ne crois pas qu’à présent ma dépense puisse monter a plus de 8 Louis par mois. J’écris tout sur mon petit régistre : dépense d’un coté et de l’autre la recette. Je te le ferai voir à mon retour. J’exige de ta part la même marque d’amitié et de franchise. Si tu mets en gage ou si tu emprunte, donne m’en avis. J’oubliois dans ma dépense une provision de charbon montant a 54 Livres.
Je reviens à mon fils dont tu désire autant que moi l’établissement. Je vois qu’il y a trois différents perspectives : la 1re, de retourner à Saint Domingue ; mais si c’est pour y remplir la place d’oeconome sans avoir des esperances de commerce ou d’avancement, il est impossible de pouvoir esperer une fortune, et ce sont là les détails qu’il faudroit savoir de Mr de la Borde avant que Philidor ne retournat à Saint Domingue. Nous aurions dues nous en informer avant son 1er voyage. La 2de est de partir pour l’Isle de France et tenir les livres d’un négociant riche, mais probablement il ne sera pas chef en arrivant, mais il aura l’esperance d’avancer a mesure qu’il s’en rendra digne par son travail.
De plus, il y a toujours des petites occasions de commerce qu’on laisse en bénéfice pour les commis. J’avoue que je préfère cet établissement à celui de Saint Domingue. Il s’agit de s’en instruire et de consulter des gens sages et éclairés. La 3e seroit d’obtenir une place par le canal de Silvestre qui, en ne rapportant que peu de chose dans le moment, seroit susceptible d’avancement, mais il faudroit pour cela que mon fils voulut s’appliquer à l’écriture et qu’il cherchât les véritables principes pour pouvoir y parvenir et ne pas être assez enfant a 20 ans pour dire : « Je ne peux pas écrire tenant ma plume de cette manière ni ma tête droite ».
C’est comme les gens qui veulent jouer du violon en faisant allez l’archet du bras et non du poignet. Il pourroit même continuer son droit, son anglois, et s’instruire dans l’histoire, mais ce qui me cause véritablement du chagrin, c’est que je le crois trop paresseux pour être capable de remplir une place en restant au sein de sa famille. Je le plains de n’avoir pas plus de sensibilité et, quoi que j’aimerois mieux le voir à Paris ou en France, je pense qu’il faut nous séparer de lui pour son avantage.
Je t’annonce, si au cas tu l’ignore, avec le plus grand contentement, que les préliminaires de la paix sont signés du 20 lundy dernier. Je t’embrasse de toute mon ame et suis avec une tendresse sans égale ton très cher et très fidel ami.
A. D. Philidor
Bien des amitiés a tous nos enfans, frères et soeurs, amis et parens. Donne moi de tes nouvelles le plus souvent que tu pourras et fais demander a la poste lorsque les lettres passeront par Calais pour ne plus affranchir.
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