L005 — Londres, mardi 21 janvier 1783
[À sa femme]
Londres, ce mardi 21 janvier 1783.
Londres, ce mardi 21 janvier 1783.
J’ai reçu ton No 2, ma chere et bonne amie, qui m’a fait beaucoup de plaisir, et les longs détails sur notre fils m’intéresse très fort. Je ne t’oublierai pas vendredy prochain 24 pour le billet de change. Voici les réfléxions qui me sont venus au sujet de Philidor : un œconome est une place qui ne me paroit pas menés a la fortune ; de plus, il me semble que mon fils n’aime pas cet état. L’esprit, et les connoissances sont inutiles dans cette place, et je suis assuré qu’il s’en dégoutera encore. Je goute davantage le projet d’aller à l’Isle de France : Le climat est très sain, superbe, et mon fils y trouvera de la société qui le délasseroit de ses occupations. D’ailleurs, c’est la véritable route de la fortune : les Grandes Indes valent mieux que les Isles. Un teneur de livres est un homme estimé dans touttes les parties du monde.
Il faudroit prier Fortin d’inviter Mr le chevalier Desgranges qui va au caffé de foy de venir causer un instant avec toi. Il a de l’amitié pour moi, et, comme il est resté dans ce paÿs la toutte la guerre passée, il a beaucoup de connoissance a l’Isle de France et probablement il connoit Mr le Roux. Personne ne connoit mieux que cet honnête militaire touttes les branches de commerce de ce paÿs. Tu lui fera faire mes complimens par Fortin, mais songe bien que c’est à toi a le questionner sur cet objet et n’en pas charger Fortin. Ensuitte pour les projets de Silvestre me paroissent très bons, mais il faudroit que mon fils prit sur lui de s’attacher a l’écriture, et il devroit être assez raisonnable pour prendre ce parti, puisqu’il est impossible d’occuper une bonne place sans une belle main.
S’il aime la maison paternelle, il faut qu’il ait bien peu de sensibilité pour ne pas se donner un peu de peine, ce qui le mettroit en état de rester avec sa famille : ne fais rien sans consulter Silvestre, qui aime a rendre service et qui possede un bon cœur avec du jugement. Tu vois que je suis aussi long sur le sort de mon fils que tu l’as été dans ton No 2.
Le parlement s’assemble aujourd’huy et l’on croit qu’on saura quelque chose de la paix ou de la guerre. Cependant, tous les gens de qualités croyent en la paix. Ranzini, qui est un très bon chanteur et qui a donné plusieurs operas à Londres, entre autres le Rinaldo conjointement avec Sacchini (même sujet de la suite d’Armide), se propose de faire mettre dans le Courier de l’Europe que le fameux rondeau qui a fait tant de bruit est de lui et plusieurs morceaux dont on soupçonne que Sacchini s’est servi.
Une Lady Craven, qui est encore belle, et dont Mr de Guignes a eu des faveurs, est parti pour la France. Son mari le Lord Craven, n’a pas ignoré pendant 15 années de mariage que sa femme lui faisoit des infidélités, mais la force de son amour l’empêchoit de s’en séparer. Aujourd’huy, il demande son divorce, et il a les preuves complettes et, ce qui amuse beaucoup ici, c’est que l’heureux du jour étoit le Grand chancellier d’Angleterre qui par sa place doit être le protecteur de la loi.
Je me porte à merveille. Je t’embrasse de tout mon cœur et voudrois te tenir entre mes bras pour te répéter mille fois que je suis pour la vie ton très cher et fidel ami.
P.S. J’approuve très fort que tu donne congé pour la St Jean, ton cabinet de toilette et garde robbe la tirrasse à bas ne peut subsister que dans l’alcove ou Danican couchoit. Bien des amitiés à tous nos enfans, freres et sœurs, nos parens, amis et amies.
A. D. Philidor
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