L003 — Londres, mardi 14 janvier 1783
[À sa femme]
De Londres, ce mardi 14 janvier 1783.
De Londres, ce mardi 14 janvier 1783.
Ma très chere amie,
Comment peux tu rester aussi longtemps sans me donner de tes nouvelles. Voilà 18 jours que j’ai quitté Paris et tu m’avois promis de m’écrire en datte du jeudi 2. Pourrois-tu me soupçonner d’être assez indifférent pour n’être pas sensible et même chagrin de cette négligence de ta part ? Enfin, j’attends avec la plus vive impatience ta première lettre. Je jouïs de la meilleure santé dans ce moment, et je t’en souhaite une pareille a la mienne. La ville n’est pas encore remplie de monde, mais la semaine prochaine, touttes les maisons seront garnies : c’est samedy la fête de la reine et c’est l’époque du commencement de la saison.
Mr de Sainte Foix est ici. On prétend qu’il est fort riche. Linguet est dans la pauvreté, et j’ignore s’il médite quelque entreprise de journaux. On prétend que l’abbé Raynal est en ville, mais ce n’est qu’un bruit dont je n’ai aucune certitude. Je n’ai point encore été au spectacle. Lady d’Egremont étant malade, je me trouve obligé de passer une partie de la soirée chez le comte de Brühl. Personne ici ne croit à la paix, dont bien me fâche. La prochaine campagne me paroit décidé absolument. Depuis mon arrivée, il fait un temps de printems, et je m’imagine qu’il en est de même à Paris.
Je compte vivre cet hiver avec beaucoup d’Economie et j’ai, en conséquence, un petit livre ou j’écris ma dépense journaliere et ma recette, pour te le faire voir lorsque j’aurai le bonheur et le plaisir de t’embrasser. Je partage avec bien du chagrin touttes les peines et les embarras que tu dois éprouver, mais je ne puis faire l’impossible. Il s’agit pour toi de faire du mieux que tu pourras pour atteindre la fin de février.
Vers cette époque, je serai en état de venir à ton secours, et tu peux compter que ce moment sera pour moi une jouissance des plus grandes. Je vais m’arranger pour t’envoyer 30 Louis par la poste du 24 afin que tu puisse payer les 25 Louis à Mr Greux le 2 février comme je te l’ai promis. Je te prie d’engager d’amitié Philidor et Danican a travailler et de piquer leur amour propre en leur donnant toutte l’émulation possible. Je n’oublie pas que les pensions [de nos] plus jeunes vont en augmentant, et j’espere être en état, avant mon retour, de donner un accompte au maître de pension. Je n’ai que des espérances a donner dans ce moment cy, et je voudrois donner des réalités, mais que faire, ma chere amie ? Tu en connois l’impossibilité.
Je t’encourage à prendre patience. Fait usage de ta raison et de ta philosophie, et pense à chaque instant, et rêve touttes les nuits que tu as, pour la vie, un ami véritable qui t’aime tendrement et qui mettra tout en œuvre pour te rendre heureuse. C’est ce que te jure ton très fidel serviteur.
A. D. Philidor
Bien des amitiés à nos amis Mr et Mme Doublet, à tous nos enfans, amis et parents. Embrasse Lise de ma part si tu en es contente. Donne moi des nouvelles des spectacles. Tu assurera Mr et Mme Pothomin de mes respects, sans oublier Mr Jabineau.
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